Loin de la ville, loin de l’État.

Retour sur Mao Zedong et la révolution par la guerre (1927-1949)

Catherine Hass




Depuis le début de cette dernière décennie, deux guerres majeures mobilisent les analyses et donnent au nom de guerre une actualité nouvelle : celle, peuplicide, menée par el-Assad contre les Syriens, et celle, impériale, menée par la Russie contre l’Ukraine. Abondamment étudiées, ces guerres sont plus rarement pensées pour elles-mêmes au sens où nous l’entendons ici : une investigation minutieuse des politiques et catégories à l’œuvre dans les guerres afin d’essayer, à terme, d’en proposer une qualification. L’exercice est ardu mais l’on peut, pour s’aider, recourir à l’examen d’autres séquences de guerre, s’y référer comme à une ressource possible à même de nous accompagner pour penser le présent.

Telle est la proposition développée dans ces lignes où nous reviendrons sur la guerre révolutionnaire chinoise telle que Mao Zedong la pense, la prescrit et la dirige, pour une séquence allant de 1927 à 1949 et ce, en portant un intérêt particulier au statut occupé par la ville et l’État. Autre siècle, autre politique, autre guerre dont cependant certaines des catégories – parti, État, insurrection, révolution, nation, ennemi, pouvoir, etc.– demeurent opératoires même si leur contenu, et leur articulation, nécessairement diffèrent. Ce retour se fera depuis une démarche anthropologique originale, l’anthropologie de la pensée de la guerre, dont la spécificité est de rendre possible une pensée de la guerre pour elle-même, à partir de la politique, c'est-à-dire depuis ses propres énoncés, thèses, catégories, opérateurs (Hass 2019). L’identification de cette pensée autorise l’édification de ce que j’appelle un mode politique de guerre qui, dans le cas de Mao, est qualifié de mode dialectique révolutionnaire.

L’un des intérêts de cette démarche est de pouvoir rendre compte, dans l’étendue de leur complexité, des ruptures et novations politiques dont la guerre peut être le lieu : l’inédit du mode dialectique révolutionnaire, par exemple, réside dans le fait que la guerre y est le lieu exclusif de la politique sans pour autant se confondre avec elle. Pour Mao, dès 1927, la guerre est l’unique possible de la politique, la situation à laquelle le Parti ne saurait échapper. L’affirmation du primat de la guerre sur tout autre forme d’organisation de la politique va disposer la modalité révolutionnaire selon une configuration neuve en regard notamment du marxisme-léninisme. En effet, qu’il s’agisse du rapport entre les villes et les campagnes, entre la guerre et l’insurrection, ou encore, du rôle du Parti et de l’armée, de l’organisation des paysans ou de la constitution des zones libérées, la guerre va être l’occurrence d’une conception politique nouvelle de la révolution dont l’objet ne sera pas tant le renversement frontal d’un ordre existant que le déploiement de la politique du Parti. Et dans cet ordre, la ville, en tant que concentration politico-urbaine, tout comme l’État, ne seront pas des catégories organisatrices de la politique si ce n’est pour affirmer que c’est loin d’elles, ou sans elles, que la révolution doit être conduite.

Pour rendre compte de ce mode et de quelques-unes de ses caractéristiques, nous exposerons : 1) les principes de l’anthropologie de la pensée de la guerre ; 2) les ruptures que la révolution par la guerre présente en regard des modalités marxistes-léninistes de la prise du pouvoir ; 3) les modalités propres à la guerre révolutionnaire chinoise et le rôle qu’y occupe la dialectique ; 4) les thèmes de la ville et de l’État en nous questionnant sur ce que leur absentement rend possible.

1) Principes de l’anthropologie de la pensée de la guerre : penser la guerre pour elle-même

Appréhender la guerre à partir de la politique qui la pense, telle est le projet de l’anthropologie de la pensée de la guerre : elle cherche, par l’enquête sur la politique à l’œuvre dans la guerre, à identifier ses différentes configurations problématiques et organisatrices, ses éventuelles élaborations politiques et prescriptives. La particularité de la démarche peut se dire ainsi : constituer la politique comme l’opérateur exclusif de sa pensée, le lieu possible de son intelligence et son lieu proprement anthropologique. Nous faisons ici l’hypothèse que la guerre n’est pas l’occurrence d’une destruction de la politique mais qu’elle peut être, au contraire, le lieu d’intellections et de subjectivations à l’endroit desquelles l’enquête est possible, un savoir, constituable. Il s’agit à terme de qualifier des séquences de guerres à partir des politiques qui, éventuellement, les pensent, les problématisent, les déploient.

Le statut donné à la politique exige d’en avoir une conception propre : dans la continuité de l’anthropologie du nom, nous la considérons comme étant de l’ordre de la pensée, une pensée qualifiée de subjective, singulière, séquentielle et irréductible à tout autre (Lazarus 1996 : 11)[1]. Cette conception autorise l’enquête depuis les thèses, catégories et énoncés propres à chacune des politiques examinées. Cela signifie, en pratique, si l’on considère la guerre révolutionnaire en Chine, que l’on s’attache à examiner, dans les textes de Mao, ce que les catégories de révolution, d’ennemi, de loi, de parti, de dialectique, de contradiction ou encore de masses y disposent, comment elles sont problématisées et ce qu’elles recouvrent en pensée(s). On parlera d’une investigation de la guerre « en intériorité »[2]. C’est en suivant cette modalité d’investigation que la guerre peut, possiblement, devenir une affaire de configurations politiques et subjectives, que la politique peut disposer une connaissance de la guerre selon une rationalité inédite. Cette conception de la politique induit également qu’il n’y en a pas toujours car celle-ci peut émerger, cesser, disparaître. Son caractère discontinu permet alors d’appréhender la guerre selon un principe de séquentialité inédit, une fois admis que la politique ne pense pas la guerre selon les mêmes termes, catégories et prescriptions, par exemple, en Prusse au début du XIXe, en Chine en 1936, en Allemagne en 1941, aux États-Unis en 2002, ou encore, dans l’État islamique en 2015. Dans l’anthropologie de la pensée de la guerre, l’appréhension de cette dernière, sa rationalité, est donc sous condition de l’existence de pensées comme de penseurs : ici Mao, ailleurs, Clausewitz ou l’Administration Bush[3].

La guerre n’est pas ici considérée comme un objet mais comme une pensée : ni objectale, définitionnelle ou typologique, la démarche ne cherche pas à penser, pour les refonder, les cadres, termes et normes d’un objet-guerre, que celui-ci soit d’ordre historique, philosophique, géopolitique ou juridique. Pour cette raison, nous disons anthropologie de la pensée de la guerre et non anthropologie de la guerre. Que la guerre ne soit pas considérée comme un objet signifie également qu’elle ne sera pas réfléchie à partir de ses causes, de sa nature, de ses évolutions ou encore de son faire guerrier ; elle ne s’inscrira pas dans le temps long de la théorie et d’une méthode de type causal. Congédiées, également, pour l’analyse, les catégories de violence, de pouvoir, d’organisation, de rapports sociaux, d’État, de gouvernement, la guerre n’étant pas considérée comme un objet multiple, un réel polymorphe et polysémique appréhendable selon des champs et des disciplines divers. En d’autres termes, une anthropologie de la pensée de la guerre ne se livre pas tant à une analytique de La guerre et ce, quelle que soit l’entrée choisie – philosophie, sociologie, polémologie, transformations des formes combattantes, art cynégétique, droit ou encore psychanalyse – qu’à un examen de quelques-unes de ses intellections politiques et ce, pour des séquences déterminées sans rapport de continuité entre elles : la guerre, les guerres, s’y déploie(nt) en pensée(s) dans une séquence donnée. Plus largement, nous dirons que l’approche se démarque d’une conception de type étatico-centrée où c’est toujours l’État qui fonde la rationalité de la guerre, son architecture spéculative le posant toujours au cœur de ses analyses, sous des aspects aussi divers que les rapports interétatiques, la souveraineté, la puissance, les armées, le monopole de la violence, le droit, ses traités, instances et conventions. Ici, c’est toujours le mode de présence de l’État, son statut dans la guerre, qu’il soit présent ou absent, qui en organise l’analytique, la politique ne disposant jamais de son intelligence propre[4].

Bien que les anthropologues aient diversement établi ce qu’ils identifient comme la dimension proprement anthropologique de la guerre, certaines propositions convergent en ce que la guerre y a le statut d’un opérateur à même de révéler la dynamique, les causes ou le fonctionnement d’autres objets : la société (Clastres 2005), l’État (Bazin 2008), la psyché humaine (Leach 1980). Dans Archéologie de la violence, Clastres entend penser la guerre pour elle-même, à partir d’un espace politique et analytique autonome, dé-dialectisé de l’échange, de l’économie ou encore de la nature. Cependant, il ne propose pas tant une qualification de la guerre pour elle-même qu’une analyse de sa fonction sociologique au sein des sociétés dites primitives. Sa pensée de la guerre y est d’abord une pensée de la société. Si le champ politique n’est pas ici constitué dans son autonomie, c’est qu’il est l’organisation sociologique, se confond avec elle. En conséquence, pour Clastres, avoir une pensée de la guerre, c’est définir une modalité sociologique structurale des sociétés primitives, fonder les outils pour une compréhension générique de leur fonctionnement. Matrice sociétale et antiétatique visant à préserver l’« être sociologique » chez Clastres, la guerre a, chez Jean Bazin, le statut de matrice étatique. Dans Genèse de l’État et formation d’un champ politique : le royaume Segu, la guerre y est l’analyseur premier de son fonctionnement : elle identifie l’essence même de l’État, lui est constituante puisque Bazin la considère comme une pratique sociale déterminant toutes les autres. La guerre s’affirme alors comme l’opérateur unique de structuration et d’intelligibilité de l’État ; elle atteste de son étaticité en ce que penser la guerre signifie penser l’État. Les analyses de Bazin et de Clastres permettent d’inscrire des sociétés dites primitives dans un espace politique organisé, normé, réglé, rompant avec les approches en termes d’atavisme de la chasse ou de prédation. Soutenue par une rationalité politique propre, la guerre devient nommable comme telle : c’est le refus de l’État pour Clastres, la structuration de l’État pour Bazin. Cependant, pour Bazin comme pour Clastres, penser la guerre à partir de la politique vise la qualification d’autre chose, à savoir, sa capacité organisatrice d’une société et d’un État. La guerre recouvre alors avant tout une dimension fonctionnelle et structurale : la société-pour-la-guerre chez Clastres, l’État-pour-la guerre chez Bazin.

La guerre est-elle pensable pour elle-même ? Comment l’appréhender selon une perspective proprement anthropologique et politique ? Ou encore : est-il possible de la penser en dehors d’un dispositif structural et fonctionnel, sans théorie générale, de l’État, de la guerre ? Si Clastres et Bazin traitent de questions qui sont aussi les nôtres, la démarche permet d’y répondre différemment.

2) D’une révolution à l’autre

Mao soutient, dès la fin des années 1920, l’existence d’une spécificité révolutionnaire chinoise interdisant de faire de la révolution d’Octobre un modèle indépassable, donc reproductible. Cette spécificité réside dans le fait que la guerre est, pour lui, en Chine, l’unique possible politique : « Ici, la tâche essentielle du Parti communiste n’est pas de passer par une longue lutte légale pour aboutir à l’insurrection et à la guerre, ni d’occuper d’abord les villes et ensuite les campagnes, mais de procéder en sens inverse. » (Mao 1964e : 310) Cette thèse est décisive car si la guerre est, à cette époque, une situation à laquelle, selon Mao, le Parti communiste ne peut échapper, toute politique devra s’énoncer à partir d’elle. Précisons que cette spécificité n’est pas, pour Mao, communiste, mais chinoise et nationale dès lors qu’elle vaut pour l’ensemble des acteurs et entités politiques de l’époque, qu’il s’agisse des seigneurs de la guerre ou du parti nationaliste, le Kuomintang (Mao 1964e : 314-315)[5]. Cette thèse amènera Mao à faire de la constitution d’une armée la tâche politique prioritaire du Parti et à créer, en 1927, le premier corps militaire communiste d’une armée qui n’existe pourtant pas encore.

En affirmant la primauté de la guerre sur la politique, Mao rompt avec le modèle bolchevik de la prise du pouvoir pour élaborer une figure inédite de la révolution : la guerre doit précéder l’insurrection pour, à terme, la permettre. En effet, pour lui, la situation économique et politique de la Chine n’a rien de comparable avec celle de l’Allemagne ou de la Russie. Loin d’être une démocratie bourgeoise dotée d’un État impérialiste, d’une économie forte et de partis politiques aptes à mener une lutte légale, Mao spécifie la Chine à partir de son caractère rural, semi-féodal et semi-colonial, soit autant de traits justifiant le recours à la guerre : « Un trait spécifique de la révolution en Chine, pays où prédomine l’économie agricole, est le recours à l’action militaire pour développer l’insurrection. » (Mao 1964b : 47) Le renversement de l’itinéraire révolutionnaire bolchevik va par conséquent déplacer le centre de gravité de la révolution dès lors que ni l’insurrection ni la prise de pouvoir n’en constituent les termes immanents. Mao considérera même, à la fin des années 1930, comme incompatibles le développement de l’insurrection et l’organisation des bases rurales, le Parti ne pouvant poursuivre à la fois deux objectifs politiques aussi distincts (Mao1964g).

D’une manière générale, tout au long de la guerre, Mao soutient qu’il n’y a pas de reproductibilité possible du marxisme-léninisme : c’est le marxisme qui doit être mis à l’épreuve de la politique révolutionnaire chinoise et non l’inverse. Ainsi, là où Lénine affirme, à la veille d’Octobre, « Nous avons besoin d’un État » (Lénine 1917b), Mao soutient, de 1927 à 1949, que, sans armée, le peuple n’a rien : « C’est une question qui ne souffre aucun bavardage. » (Mao 1964d : 261) L’héritage pourtant demeure car si Mao ne soutient pas, comme Lénine, que sans parti, sans État, sans prise du pouvoir, la révolution est sans devenir, il fait sienne sa thèse lorsque ce dernier affirme que le pouvoir est « la question fondamentale de toute révolution » (Lénine 1917a). La différence, majeure, est qu’il ne l’articule pas, comme Lénine, à l’État mais l’arrime au seul Parti, à la guerre, à l’établissement des zones communistes libérées : il ne s’agit plus de prendre le pouvoir là où il est mais de le créer là où il n’est pas. En rompant avec la perspective étatico-insurrectionnelle, Mao déplace ainsi l’ensemble de la problématique révolutionnaire : la révolution doit acquérir un statut de processus politique propre et, dans ce processus, l’État n’est plus, ni son objet, ni sa destination immédiate. Il n’absente pas la perspective étatique mais la suspend dès lors qu’elle ne figure pas, à la fin des années 1920, à l’ordre du jour de l’agenda révolutionnaire. Il faudra pour cela attendre les années 1940, lorsque la question de l’État deviendra une question politique concrète, c’est-à-dire lorsque le Parti devra la traiter[6].

Je parle de renversement de l’itinéraire révolutionnaire car, pour les bolcheviks, la question armée était, en tant que telle, absente. Le Parti disposait bien de l’Organisation militaire – en charge des questions de propagande auprès des troupes et sur le front (Rabinovitch 2016 : 136) – mais la première formalisation militaire véritable ne voit le jour qu’au début du mois d’octobre 1917 : c’est le Comité militaire révolutionnaire, organe du soviet de Petrograd crée par Trotski le 9 octobre. Quant à la première véritable institution militaire, elle est créé avec l’avènement la guerre elle-même, en l’occurrence la guerre civile (1918-1923) : l’Armée rouge est créé en février 1918 sur la base de la conscription et mobilise, durant l’année 1919, tous les efforts du Parti pour devenir une armée centralisée, disciplinée, ravitaillée (Werth 2017) ; la rapidité avec laquelle la question militaire s’impose aux bolcheviks atteste de son caractère tardif et latéral. De même, si la modalité armée de la prise du pouvoir ne s’affirme que quelques semaines avant sa mise en œuvre (septembre 1917[7]) (Rabinovitch 2016 : 120-122) c’est que, jusque-là, la révolution devait suivre la voie pacifique de la transition de l’ensemble des pouvoirs d’État de la Douma aux soviets ; c’est le sens du mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets » que Lénine veut, en juillet 1917, abandonner pour imposer la voie insurrectionnelle[8].

Ce que Mao, dans l’espace du marxisme-léninisme, formule, c’est donc, en premier lieu, le rôle de l’armée dès lors qu’il entend faire de la guerre le lieu exclusif du développement de la révolution : ce sera la guerre prolongée ou de longue durée, conçue comme un processus politique devant se développer pour lui-même. Cette guerre n’est donc pas « continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz 1998) mais organisatrice des tâches de la révolution. Cette conception de la révolution amènera peu à peu, et sous l’impulsion de Mao, le parti communiste chinois à délaisser la problématique des villes pour celle campagnes, celle de l’État pour un déploiement inédit de la figure du Parti et de ses organisations. Elle fera, dans les années 1930, de l’organisation de la paysannerie, et non plus du prolétariat, sa priorité, de même que le développement de la guerre, dans ses dimensions politiques, tactiques et stratégiques, prendra le pas sur celui de l’insurrection. Elle ne visera plus la conquête des différents lieux de pouvoir mais, on l’a dit créera les siens (les bases paysannes dans les 1930 puis les zones et régions libérées dans les années 1940) selon une logique de conquête territoriale inédite. La question des masses sera également l’objet d’une problématisation renouvelée dès lors qu’elles ne sont plus appréhendées comme un sujet de l’histoire, comme dans le cas du marxisme mais comme une capacité subjective et politique.

Avec la révolution par la guerre, Mao réalise une substitution du triplet parti/insurrection/État, propre au marxisme-léninisme, par le triplet masses/guerre/bases, propre au maoïsme de guerre des années 1928-1949. Dans ce dispositif, la problématique du parti demeure absolument centrale tout en se transformant dès lors qu’elle ne vise plus prioritairement l’État mais son propre déploiement en tant que parti et, par conséquent, celui de la révolution. Enfin, à la différence du modèle léniniste, ce n’est plus le parti qui est la forme principale d’organisation mais l’armée. C’est selon cette modalité, complexe, que la guerre peut se déployer comme le lieu exclusif de la politique sans pour autant se confondre avec elle.

3) Le mode révolutionnaire dialectique de la guerre (1927-1949)

Mao ne rédigea pas à l’aune des années 1930 un vaste traité théorique sur la guerre révolutionnaire mais la pensa, à mesure de ses conjonctures et transformations, à mesure des situations politiques et militaires que le Parti affronta. Le nombre important de ces écrits – rapports lors de sessions de congrès, textes théoriques, adresses au Parti, aux soldats, aux masses, etc. –s’explique par le fait que, d’une part, il est le premier à attribuer à la guerre un rôle politique majeur et, d’autre part, parce qu’il impossible, pour cette période, de distinguer les écrits militaires des écrits politiques, les développements militaires étant toujours articulés aux thèses politiques, et vice-versa.

La guerre est considérée par Mao, je l’ai dit, comme le lieu d’un processus politique valant pour lui-même mais ne se confondant pas avec elle : la politique s’accomplit donc par et durant la guerre, une guerre dont les lieux sont l’armée, le Parti et les masses. Le propre de cette configuration est qu’aucun de ces lieux ne capte, ne dirige ou ne subsume le processus révolutionnaire, sa spécificité étant qu’il procède d’une dialectique entre les trois termes et d’une stricte subordination de l’armée au Parti, l’armée ayant ici la charge d’accomplir les tâches de la révolution, qu’il s’agisse de créer des organes de pouvoir, d’étendre la révolution ou encore de renforcer l’armée elle-même. Je qualifie ce mode de révolutionnaire dialectique : révolutionnaire est le nom du processus politique qui commence en 1927 et s’achève en 1949 ; dialectique le nom de la modalité de sa pensée puisque, nous le verrons, tous les aspects de cette guerre sont appréhendés à partir d’un espace de pensée dialectique. Je détaillerai quelques aspects de ce mode en explicitant le choix de la datation, puis l’importance et la portée de la dialectique dans la pensée de la guerre ainsi conçue.

Pourquoi, donc, cette datation ? Si 1949 date la victoire communiste, 1927 est l’année où Mao écrit Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine ?, premier texte où il théorise le lien entre la guerre, la révolution et la paysannerie et où il développe la thèse de la guerre révolutionnaire de longue durée en soutenant que la révolution doit disposer d’une direction militaire assurée par le Parti avec, pour base, les campagnes. Il y formule également les premiers termes de sa dialectique entre le Parti et l’armée dans l’espace de la guerre tout en affirmant le rôle premier du Parti. 1927, c’est également l’année où il met en œuvre ses propres principes énoncés dans Pourquoi le pouvoir… en créant, seul et en rupture avec la ligne du Parti, le premier corps militaire communiste – la 1ère division de l’Armée des ouvriers et des paysans qui deviendra, l’année suivante, la IVème armée, embryon de l’Armée rouge ; cette décision lui vaudra une exclusion temporaire du Comité central. 1927 est donc l’année du premier nouage effectif de la guerre et de la politique dans une perspective révolutionnaire. Mao est désavoué par le Parti car 1927 date surtout, pour lui, la première défaite majeure des communistes face au Kuomintang dirigé alors par Tchang Kaï-chek – le Parti passe, en quelques mois, du statut de puissance politique majeure à celui d’organisation au seuil de la désintégration[9]. Organisés autour des syndicats, installés depuis la création du Parti (1921) dans des villes marquées par des insurrections ouvrières et la constitution de communes – Nankin, Canton, Shanghai –, les communistes, écrasés par Tchang Kaï-chek, sont chassés de leurs bases urbaines, acculés à la clandestinité dans les campagnes où, pour survivre, ils doivent se réorganiser.

Loin d’être une décision, l’abandon des villes résulte donc d’une défaite, raison pour laquelle le Parti ne renonce pas, avant plusieurs années, à la reprise des villes et au schème insurrectionnel. Il continue alors à faire fond sur la capacité politique du prolétariat alors pourtant toute théorique et ne considère nullement les campagnes comme un lieu politique à organiser mais un lieu où il peut se réorganiser en vue des reconquêtes urbaines. Plus largement, durant les années 1920 et après, la paysannerie n’était pas envisagée par le Parti dans son autonomie politique et une figure telle celle de Peng Pai, précurseur de l’organisation des paysans ayant formulé une théorie de l’intervention rurale dès 1924, était, dans le Parti, un cas tout à fait isolé (Chevrier 1993 : 64). De même pour Mao qui, avant de devenir en charge de la question paysanne (1927), considère la paysannerie comme une force révolutionnaire incontournable (Schram 1972 ; Zhuo 1994) et l’inclut, en tant que classe, dès 1926, dans le semi-prolétariat, aux côtés des ouvriers (Mao 1976a). Cependant, la novation véritable de Mao ne réside pas dans la prise en compte de la paysannerie comme force révolutionnaire mais dans l’articulation originale qu’il proposera entre son organisation et celle de la guerre.

Si l’inclusion politique des paysans a progressivement lieu – multiplication des bases communistes rurales, mise en œuvre d’une réforme agraire dure au début des années 1930 – il faut attendre le terme de la Longue marche (1935) pour que l’ensemble du Parti abandonne la perspective étatico-insurrectionnelle. En effet, ce que Mao nomme « le vaste déménagement », ou la « retraite stratégique », peut être lu comme le solde de tout compte de cette perspective puisqu’elle a lieu au terme d’un énième échec pour reconquérir des villes : une nouvelle fois chassés de leur bases par le Kuomintang, les communistes sont contraints de traverser la Chine – 10.000 km du Sud vers le Nord[10]. L’ensemble du Parti bascule alors politiquement du côté de l’organisation des campagnes, une bascule qui fait de Mao le personnage le plus important du Parti, sa ligne politique, celle la révolution par la guerre, finissant par l’emporter (HU 1982 : 118-120 ; Roux 2009 : 335-336).

Durant la séquence 1927-1949, le Parti ne connait donc pas d’autre situation que celle de la guerre. Cette guerre, qui se déroule sur un territoire immense, des fronts dispersés et selon une temporalité inédite, sera elle-même le lieu de différentes guerres, à mesure de l’émergence de nouveaux antagonismes politiques. La première est nommée par le Parti « guerre révolutionnaire agraire » ou « première guerre civile » : dirigée contre le Kuomintang et les Seigneurs de la guerre, elle dure de 1927 à 1936 et correspond aux premiers déploiements ruraux du Parti, à l’édification des premières bases libérées, à l’application de la première réforme agraire et, enfin, à la fondation de l’éphémère République soviétique de Chine (1931-1934). La deuxième séquence commence, elle, lors de l’entrée en guerre du Japon contre la Chine en 1937 : c’est « la guerre de partisans antijaponais » ou « guerre de résistance nationale » dans le cadre du Front uni avec, puis sans, le Kuomintang (1937-1945). Guerre avant tout nationale, elle est l’occurrence d’une consolidation du Parti due, à la fois, à l’extension des zones communistes libérées et au ralliement de vastes pans de la population à sa cause. La troisième et dernière séquence commence, elle, à la fin de la Seconde guerre mondiale, après la défaite des Japonais. Appelée « troisième guerre civile »,elle voit s’affronter le PCC et le Kuomintang dans la perspective de la direction du pays (1946/47-1949). Pour Mao, ces trois périodes correspondent à une seule et même révolution divisée en trois étapes. Et l’unité comme la constance politique des communistes durant ces années permet, malgré la diversité des séquences, d’affirmer l’unicité de la révolution.

L’omniprésence de la guerre, le rapport étroit qu’elle entretient avec la politique amène Mao à constamment penser, dès 1927, la dialectique entre ces deux termes. En effet, l’objectif n’étant jamais « la guerre pour la guerre » mais le déploiement du Parti comme processus organisateur de la révolution, il examine constamment ce que doivent être les rapports entre les deux. Si cette pensée dialectique est déterminante, c’est qu’elle permet de tenir ensemble, selon un mode à la fois séparé et conjoint, les pôles militaire et politique. Mao entend ainsi prévenir toute velléité d’autonomisation de l’Armée rouge et, avec elle, une militarisation de la politique qui détruirait le Parti et, de fait, l’ensemble du processus révolutionnaire.

Cette dialectique, opératoire à tous les niveaux de l’organisation, œuvre logiquement au sein de l’Armée rouge. En effet, « instrument principal » de la révolution, toutes les tâches y ont une dimension politique et guerrière. Caractérisée par sa discipline, l’éducation politique de ses soldats, ou encore, son organisation, l’Armée rouge devait se déployer sur l’ensemble des fronts de la révolution : le soldat y était donc obligatoirement un membre du Parti devant, à la fois, combattre, faire de la propagande, ou encore, produire ou cultiver si besoin était. Ainsi, parmi ses tâches, il y avait le combat mais aussi l’organisation – politique et militaire – des masses, l’établissement des bases et zones libérées à l’intérieur desquelles le Parti prenait le relais une fois crées. Ces principes d’organisation – comme nombre des principes tactiques et stratégiques élaborés à la fin pour certains dès les années 1920 – ne changeront pas durant toute la durée de la révolution, y compris lorsque l’audience et la puissance du Parti s’amplifiera, notamment dans les années 1940.

Que la guerre soit la situation à laquelle le Parti ne peut échapper ne signifie pas que l’armée en détermine les termes ; le primat du Parti, de la politique, sur l’armée est inconditionnel – « On ne comprend pas que l’Armée rouge chinoise est une organisation armée chargée d’exécuter les tâches politiques de la révolution. » (Mao 1964c : 56) Cependant, le Parti comme l’organisation des masses lui sont nécessairement entièrement subordonnés : « En Chine la forme principale de la lutte, c’est la guerre, et la forme principale de l’organisation, l’armée. Toutes les autres formes, comme l’organisation et la lutte des masses populaires, sont extrêmement importantes, absolument indispensables et ne sauraient en aucun cas être négligées, mais elles sont subordonnées aux intérêts de la guerre. » (Ibid. 1964d : 311) Toutefois, que la guerre soit la forme principale de la lutte ne signifie pas qu’elle soit la forme unique de l’organisation : ce point est crucial car c’est lui qui interdit la captation de la politique par la guerre, le rapport dialectique entre le Parti et l’armée la proscrivant dès lors qu’il n’est jamais réversible : « Chaque communiste doit assimiler cette vérité que “le pouvoir est au bout du fusil”. Notre principe, c’est : le Parti commande aux fusils et il est inadmissible que les fusils commandent au Parti. Cependant, quand on a les fusils, on peut effectivement créer des organisations de Parti. » (Ibid. 1964e : 315) Exemplaire de la complexité dialectique à l’œuvre, cette thèse soutient que la guerre y est l’un des lieux politiques de la révolution mais non la politique puisqu’elle n’énonce ni la ligne ni les décisions. Cet aspect est tout à fait novateur en regard de la pensée de la guerre puisque nous ne sommes ni dans un rapport de continuation de la politique dans la guerre (Clausewitz 1998), ni dans un rapport de continuation de la guerre dans la politique (Ludendorff 2010 ), mais dans une modalité dialectique nouvelle permettant précisément de parler d’une politique par la guerreen ce que la guerre la met en œuvre. C’est à cette condition, dialectique, que la guerre peut devenir organisatrice des tâches de la révolution.

Si la guerre est le lieu d’une dialectique avec la politique, toute situation l’est également. La catégorie de situation ici est centrale car c’est toujours elle que la pensée – donc la dialectique – doit analyser, organiser prescrire : l’intellection des processus politiques y est toujours, chez Mao, une problématisation de la situation concrète et de ses possibles. Ce principe, les mots d’ordre récurrents que sont « la situation et nos tâches » ou « il faut savoir adapter notre pensée et nos activités à la situation », l’exemplifient (Mao 1964f :102[11]). Plus encore, penser la situation signifie, pour Mao, penser toute la situation : l’ensemble des aspects la constituant y sont abordés et problématisés de façon conjointe, c'est-à-dire dialectiquement. Concrètement, cela signifie que, par exemple, la question des vivres, les problèmes économiques, les organes du Parti, la situation internationale, la construction d’ouvrages défensifs, ou encore, la qualité des hôpitaux, sont pensés ensemble, depuis les rapports qu’ils entretiennent entre eux, et dans une situation donnée. La catégorie de situation ne renvoie donc pas tant à l’ensemble des aspects qui la constituent qu’aux rapports que ces aspects entretiennent entre eux. Ainsi, chaque nouvelle situation, ou changement significatif dans une situation, amène Mao à la repenser dans son ensemble, à l’aune d’éventuels nouveaux rapports dialectiques entre chacun des aspects. Par exemple, entre 1936 et 1938, il ne rédige pas moins de cinq textes majeurs sur la guerre, chacun traitant des nouveaux aspects de la séquence marquée alors, pour le Parti, par la guerre contre le Japon et le déploiement territorial de sa propre puissance par le biais des zones libérées[12]. Dans chaque texte, il reprend parfois des questions abondamment traitées dans d’autres textes car si certains principes sont infrangibles quelle que soit la situation – la subordination de l’armée au Parti, les fondements de la guerre de guérilla (« concentration des forces, tactique de la progression par vagues, écrasement de l’ennemi unité par unité ») – , la guerre, et sa labilité inhérente, interdisent que ses différents aspects soient figés. De même, quand Mao réexamine, une énième fois, les rapports entre le Parti et l’armée, il ne répète pas ou ne cherche pas à affiner la question mais lui donne une actualité nouvelle, en regard du présent de la situation, des changements qu’il identifie, c'est-à-dire depuis les nouvelles contradictions apparues dans l’espace de la guerre. La dialectique autorise ainsi la saisie d’une situation au présent puisque celle-ci n’a jamais d’autre statut.

Mao formalisera et généralisera ce mode de penser à la fin des années 1930 à partir de ses thèses sur la dialectique (Mao 1976c, 1976d). Dans À propos de la pratique et À propos de la contradiction, il élabore une problématique du réel exclusivement fondée par la dialectique. Ce mode de penser est déterminant car il permet à Mao d’ordonner la complexité du réel de la guerre – et donc de la révolution – selon une multiplicité dialectique correspondant à la multiplicité des lieux de cette dialectique. En effet, qu’il s’agisse du parti, du front, des masses, de la production, des zones libérées ou encore de la subjectivité des combattants, tous sont appréhendés à partir son cadre. Cette opération permet alors de faire de chacun de ces lieux des lieux à la fois parfaitement distincts (le front n’est pas le Parti) mais homogènes puisque tous sont internes à un même processus (la révolution). Ainsi, même si les tâches politiques (instruction, travail de masse, secrétariat de cellule) et militaires (le combat) sont dissemblables, elles restent homogènes à la révolution grâce au Parti qui demeure le garant de l’unité. C’est selon cette modalité que l’armée peut, tout à la fois, avoir la charge d’accomplir les tâches de la révolution sans pour autant la capter et devenir une organisation politique armée. Plus largement, cette pensée en termes de multiplicité dialectique permet à la politique de s’accomplir par et durant la guerre dans ces différents lieux que sont l’armée, le Parti et les masses sans qu’aucun d’eux ne capte ou ne dirige le processus révolutionnaire, sa spécificité étant qu’il procède d’une dialectique entre les trois termes. Dit autrement, dans le mode dialectique révolutionnaire, la politique se trouve identifiée à la révolution, une révolution dont le processus est la guerre, une guerre demeurant strictement subordonnée à la politique…c'est-à-dire à la révolution.

4) La société nouvelle à distance de l’État

Parmi les novations dont la guerre révolutionnaire fut le lieu, il y a la guerre prolongée articulée, on l’a dit, à la question paysanne à partir de ses lieux – les premières bases rurales – comme l’organisation des paysans. En devenant le centre de gravité de la révolution, l’organisation politique et militaire des paysans va, en tant que processus, se déployer loin des villes et, par conséquent, de l’État comme lieu à conquérir : l’État n’est pas, dans la doctrine de Mao, le porteur premier de la transformation politique en tant, notamment, que lieu d’une dictature du prolétariat à venir. Le pouvoir n’est pas à prendre, si tant est que cette assertion signifie quelque chose en regard de la Chine politique des années 1920 ; il est à créer, à l’échelle d’un pays qu’il faut unifier en le sortant de sa situation quasi féodale et quasi coloniale. Nous pourrions dire, d’une certaine façon, que Mao oppose une problématique de la puissance à celle du pouvoir, une puissance communiste qu’il s’agit de constituer, d’organiser et d’augmenter ; la thèse de l’encerclement des villes par les campagnes peut être lue comme celle d’un encerclement du pouvoir par la puissance. Que Mao tienne à distance une certaine figure de l’État n’interdit évidemment pas, notamment dans les zones libérées, l’existence d’un pouvoir, du Parti, de ses organisations et directives, l’existence d’instances propres et de réformes politiques. Mais la conquête ou l’édification d’un État exige une unité territoriale et politique dont le Parti n’a jamais disposé durant la guerre.

Quel État au terme de la révolution ? Tel est l’objet de De la démocratie nouvelle (Mao 1976b). S’adressant en premier lieu au Parti, Mao y esquisse, à l’aune des années 1940, une conception de ce qu’il nomme l’État nouveau (Ibid. : 78) et qui serait propre à la Chine. Tout comme il opposa, les campagnes aux villes et la guerre à l’insurrection, il oppose, dans ce texte, l’État de « la république de démocratie nouvelle » (Ibid. : 90) à celui de la dictature du prolétariat. Si, dans ce texte, Mao traite de l’État futur, il le maintient à distance et privilégie le dessein ce qu’il entend par « société nouvelle » puisque, dans sa conception de la Chine future, la société doit primer sur l’État et présider à sa conception. Ce primat de la société sur l’État s’explique également par le fait que Mao se veut, durant ces années, le plus inclusif possible et entend, par la politique de la démocratie nouvelle, réaliser l’avènement de la nation chinoise, la question nationale ayant toujours été, pour lui, centrale. Or, pour que le projet communiste croise le projet national, il doit amplifier le ralliement de la petite bourgeoise et des intellectuels, c'est-à-dire tenir compte « de toutes les classes » de la société chinoise – et non se refermer ou se contracter autour de la seule figure militant : « Nous, les communistes, nous n’exclurons jamais un partisan de la révolution. » (Ibid. :100) Dès lors, l’État nouveau ne sera ni une dictature bourgeoise, ni une dictature révolutionnaire, mais une dictature « exercée en commun par toutes les classes révolutionnaires » (Ibid. : 83) avec, à sa tête, le prolétariat.

Mao ne renonce évidemment pas au projet socialiste mais le diffère dès lors qu’il correspond, pour lui, à la seconde phase de la révolution : « La démocratie nouvelle pour le présent, le socialisme pour l’avenir. » (Ibid. : 104) En différant l’avènement d’un État socialiste et, avec lui, l’édification d’une société socialiste, Mao excentre la figure du Parti, trop excluante dans la perspective d’un ralliement national qu’il faut alors amplifier. Ainsi, y compris dans les années 1940, Mao diffère la question de l’État en la repoussant à la fin de la révolution et, par conséquent, à la fin de la guerre[13]. En séparant le processus révolutionnaire de la figure de l’État, il considère qu’elle n’appartient pas, en tant que telle, au temps de guerre. Les deux séquences – révolutionnaire/guerrière et étatique – sont donc séparées puisque distinctes. Dit autrement, ce n’est qu’une fois la guerre achevée, et avec, elle, la victoire comme synthèse de l’antagonisme[14], que la question de l’État, et ses nouvelles contradictions, peut en devenir une à part entière.

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[1] « (…) ma thèse fondamentale sur la politique est qu’elle est de l’ordre de la pensée. Il s’agit d’une thèse sur le caractère irréductible à tout autre espace que le sien de la politique, et sur la nécessité de la réfléchir dans sa singularité. » (Lazarus 1996 : 11)
[2] « En intériorité »désigne « la tentative d’élucider le subjectif, la pensée, de l’intérieur du subjectif et non pas en extériorité, c'est-à-dire par la convocation de référents objectivistes ou positivistes. » (Ibid. : 61) Cette conception permet de suspendre une rationalité de la guerre déployée à partir d’autres objets et opérateurs (histoire, géopolitique, droit, etc.)
[3] Cette qualification de la guerre à partir de la politique se donne dans ce que nous appelons des modes politiques de guerre. Nous en avons, à ce jour, identifié trois. Outre le mode dialectique révolutionnaire , il y a le mode national à partir de Clausewitz et pour les guerres du début du XIXe siècle ; le mode subjectiviste étasunien pour l’Administration Bush entre 2001 et 2003. Quant à Carl Schmitt, il ne pense pas tant la guerre que la politique, raison pour laquelle nous parlons d’un mode antagoniste de la politique – et non de la guerre. (Hass 2019)
[4] Par exemple, dans les années 2000, le débat portant sur les « nouvelles guerres », initié notamment par Mary Kaldor, faisait de la dépolitisation l’un de ses traits constituant. La thèse était que, dès lors que l’État ne constituait plus son centre de gravité, la guerre ne pouvait plus être considérée comme politique. Affaire de milices aux contours tribaux, claniques ou ethniques, la guerre était devenue une « pathologie sociale ». (Kaldor 1999)
[5] Lorsque Mao soutient la thèse d’une spécificité politique chinoise, il le fait en considérant un paysage national pouvant être caractérisé par un double processus de colonisation et de militarisation : de colonisation, car, depuis la fin du XIXe siècle et l’établissement des Traités inégaux, les puissances coloniales (Royaume Uni, Allemagne, Japon, France, Russie, Portugal) se livrent, en Chine, à une course effrénée aux concessions ; de militarisation, car, depuis la révolte des Taiping (1851-1864), le pays voit émerger de nombreux seigneurs de la guerre s’appropriant le pays pour en disposer, peu ou prou, comme d’un bien personnel (Chevrier 1993 : 26, 31).
[6] Les textes principaux traitant de cette question datent des années 1940 : De la démocratie nouvelle (1941) et Du gouvernement de coalition (1945)
[7] « Il s'agit de rendre claire aux yeux du parti la tâche qui lui incombe : mettre à l'ordre du jour l'insurrection armée à Petrograd et à Moscou (et dans la région), la conquête du pouvoir, le renversement du gouvernement. »(Lénine1917c)
[8] « Ce fond de la question, c'est que le pouvoir ne peut plus désormais être pris pacifiquement. On ne peut plus l'obtenir qu'en triomphant dans une lutte décisive de ceux qui le détiennent réellement en ce moment (…). » (Lénine 1917a)
[9] Le PCC, crée en 1921, est à cette date le troisième parti communiste du monde après ceux de l’URSS et de l’Allemagne. Le nombre de membres est estimé, en 1927, à 95.000 en incluant les jeunesses communistes. Quant aux syndicats chinois, largement procommunistes, ils représentent quasiment trois millions d’ouvriers (Guillermaz 2004 : 138, 145)
[10] La Longue marche succède à ce que le Parti nomme les « cinq campagnes d’encerclement et d’anéantissement » (1930-1934). Elles correspondent aux campagnes militaires menées par les communistes contre le Kuomintang dans le but de reprendre pour reprendre des villes.
[11] Pour Mao et Lénine, la politique ne se pense et ne s’énonce qu’à mesure des situations : « chaque mot d'ordre particulier doit être déduit de tout l'ensemble des caractéristiques d'une situation politique déterminée. » (Lénine 1971a). Ainsi, le renversement de l’itinéraire révolutionnaire a lieu sur fond de fidélité à Lénine notamment pour l’attention portée à l’adéquation entre politique et situation. Cette attention est sous-tendue par une thèse sur le caractère séquentiel et subjectif de la politique : « Il est arrivé trop souvent, aux tournants brusques de l'histoire, que des partis même avancés ne puissent (…) s'assimiler la nouvelle situation et répètent des mots d'ordre justes la veille, mais qui ont perdu tout sens aujourd'hui, qui ont perdu leur sens tout aussi “soudainement“ que l'histoire a “soudainement” tourné. » (Ibid.)
[12] Ces textes sont : « Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine » (12/1936) ; « Problèmes stratégiques de la guerre de partisans contre le Japon » (05/1938) ; « De la guerre prolongée » (05/1938) ; « Le rôle du Parti communiste chinois dans la guerre nationale » (10/1938) ; « Problèmes de la guerre et de la stratégie » (11/1938).
[13] Les textes principaux traitant de ces questions datent des années 1940. Il s’agit de : De la démocratie nouvelle (1941) et Du gouvernement de coalition (1945)
[14] En 1964, dans Entretiens sur des questions de philosophie Mao dit : « Qu’est-ce que la synthèse ? Vous avez tous été les témoins de la façon dont les deux contraires, le Kuomintang et le Parti communiste, ont été synthétisés sur le continent. La synthèse s’est effectivement effectuée comme ça : leurs armées avançaient, et nous les dévorions, nous les mangions morceau par morceau. […]. Une chose qui en mange une autre, un gros poisson qui mange un petit poisson, c’est ça la synthèse. On ne l’a jamais expliquée comme ça dans les livres. Je ne l’ai jamais expliquée comme ça dans mes livres non plus. » (Zizek 276)

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