L’État, un possible ou une impasse ?

La question de l’État à l’épreuve de la guerre syrienne (2011-2014) : une approche anthropologique et politique

Catherine Hass



Nombreuses, les analyses qui appréhendèrent la dimension insurrectionnelle du Printemps arabe à l’aune de la notion de « dégagisme » : terme-symptôme de la crise de l’État représentatif, il qualifia ces mouvements dépourvus de représentation rejetant toute médiation pour se constituer face à l’État en vue d’obtenir la destitution de gouvernements. Rompant avec le schème révolutionnaire classique, les manifestants ne constituèrent pas la prise du pouvoir en telos : ils exigèrent « la chute du Régime » sans faire de l’État un enjeu pour eux-mêmes. Point de départ d’un arc de mobilisations privilégiant les assemblées, la parole directe et l’occupation des places à la délégation[1], le Printemps arabe fut caractérisé par son rejet des formes instituées de la représentation : « Je suis là, je viens dire ce que j’ai à dire, car personne ne le dira à ma place, je suis présent car je ne veux pas être re-présenté » (Cohen 2016 : 132) – ce qu’un slogan, en Tunisie, résuma par : « Les gens décident pour eux-mêmes[2]. » Le Printemps arabe eut ainsi une conséquence épistémique majeure : l’« Orient » et son « exceptionnalisme musulman » entraient de plain-pied dans « les approches comparatistes » (Catusse, et al : 8). La ligne savante opérant le grand partage politique entre « eux » et « nous », en s’éclipsant, rendit possible une analyse de ce qui eut lieu à partir de paradigmes partagés, d’une même intériorité problématique (Lenclud 1992), d’un même présent politique.

À cette attention portée aux modalités insurrectionnelles du Printemps arabe répondit un certain désinvestissement de la question de l’État, comme si le rejet des formes instituées de la représentation entraînait le rejet de ce dernier. Les analyses n’accordèrent que rarement un statut problématique à l’État dans la séquence, excepté dans le cadre de l’étude de ses recompositions postrévolutionnaires en Tunisie et en Égypte (Catusse 2012 ; Beaumont, Guignard 2016 ; Geisser, Perez 2016 ; Schäfer 2017). Or, si les soulèvements rejetèrent les modalités d’inclusion du peuple dans l’État (partis, délégation, représentation, porte-parole), ils ne rejetèrent pas la question de l’État : les mots d’ordre et slogans se concentrèrent en sa direction, appelant à des réformes économiques et politiques, se prononçant sur les formes possibles de l’État à venir, prescrivant le faire gouvernemental[3]. Ni anarchistes – « À bas l’État » – ni révolutionnaires – « Prenons l’État » –, ces mobilisations se constituèrent face à l’État selon des configurations politiques inédites en ce que aucun des modes d’action en usage – insurrectionnel, oppositionnel, réformiste ou partidaire – ne furent mobilisés.

Cet article entend aborder ces configurations en posant au centre de l’analyse la question de l’État : centrale pour les uns, latéralisée ou absente pour les autres, la question de l’État fut à bien des égards constituante de la dynamique politique de la guerre. Il entend l’examiner en se concentrant sur l’analyse des agencements politiques et guerriers de quelques entités présentes dans le pays entre les premiers soulèvements (2011) et la proclamation de Daech (2014)[4]. En effet, si les débuts de cette séquence partagent bien des aspects avec les soulèvements en Tunisie et en Égypte (Rey, Ruiz de Elvira 2020 : 15), elle s’en singularise : par sa durée, par l’ampleur prise par la guerre, par les réponses politiques, militaires et organisationnelles apportées par les contestataires.

L’article se concentrera sur ces réponses en cherchant à identifier le rapport que ces entités politiques et/ou militaires entretinrent à la question de l’État. L’importance de ces réponses tient aux questions à nos yeux fondamentales qu’elles soulèvent à l’heure d’une crise généralisée de l’État représentatif. Par exemple, lorsque l’État s’éclipse, quelles institutions possibles lui substitue-t-on ? Quelles sont les principes à partir desquelles les gens décident de s’organiser et, ici, de se battre ? Quelles instances et modes de gouvernement pour se gouverner et gouverner les autres ? Quels rapports les différents acteurs politiques entretiennent-ils à la question de l’État à l’heure de sa déshérence ? La configuration syrienne n’a pas valeur d’exemple mais d’enquête : elle n’est pas considérée comme le creuset à partir duquel il serait possible de dégager par extrapolation les termes d’un quelconque à-venir politique ou encore des typologies – à cause notamment de la précarité des entités considérées. Nonobstant, elle peut être appréhendée comme un terrain privilégié de l’enquête dès lors qu’elle fut le lieu de déplacements, de reformulations, de novations, qu’il s’agisse du rapport à l’État, aux partis, au pouvoir, à la guerre, à la révolution. Constituer la question de l’État en principe d’intelligibilité possible de la séquence perpétue le refus de « l’exceptionnalisme » politique et du grand partage.

Nous exposerons en premier lieu certaines des caractéristiques de la séquence 2011-2014 et formulerons nos hypothèses sur la façon dont en Syrie la question de l’État fut problématisée, ou non, par quelques entités politiques présentes (I). Nous exposerons ensuite le cadre problématique de l’enquête : envisager la configuration syrienne au prisme de la question de l’État dans une perspective anthropologique signifiera constituer ce dernier en catégorie pour l’enquête sans qu’il ne totalise l’analyse (II). Nous analyserons enfin les dynamiques constituantes de trois entités – l’Opposition, la Révolution, Daech – à partir d’une problématique en termes de centres de gravité inspirée pour part du Montesquieu d’Althusser (Althusser 2003), l’analyse que nous faisons des différents centres en présence étant distribuée par l’identification de quelques-uns de leurs principes organisateurs (III).

La guerre, un processus de fragmentation interrompu …de l’État ?

La militarisation de la répression dès le 22 avril 2011 (des snipers tirent sur des foules désarmées) (Lister 2016 : 4), ainsi que l’organisation de nombreux manifestants au sein d’organisations tels les Comités et Conseils locaux (Rey 2013 : 90 ; Sakhi 2020) inscrivent la contestation syrienne dans une configuration inédite[5]. En effet, l’imposition de la guerre par l’État syrien, suivie d’un retrait rapide de son armée de certains territoires (Hollyday 2012 : 12-15), donnent lieu à l’édification d’instances civiles et militaires alternatives à celles de l’État dans l’ensemble du pays : à l’été 2012, des millions de personnes vivent dans des zones contrôlées par l’insurrection – plus de 50% du territoire – (Backzo et al 2016 : 143, 115), des « zones libérées » de l’État syrien et nommées comme telles par les révolutionnaires (Sakhi 2020 : 125). Plus encore, en 2012, les entités politiques se multiplient et s’autonomisent en s’instituant sur le territoire selon des principes, valeurs, et contenus propres, des modes organisationnels plus ou moins distincts. Outres les Comités locaux, citons – parmi d’autres : les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), le Front islamique syrien (FIS), le Jabhat al-Nusra ou encore Daech[6].

Fait remarquable, la centaine de groupes armés dénombrés sur le territoire en 2012 n’entretiennent pas de rapports antagoniques (Backzo et al 2016 : 121 ; Sakhi 2020) ; non qu’il n’y ait pas de conflits ou de luttes, mais ces derniers ne sont pas instituant de leur ordre politique ou constituant de la guerre en termes d’objectifs. En effet, outre pour Daech et l’État Syrien – qui articulent conquête territoriale et imposition d’un hégémonisme politique –, la guerre n’a pas été le lieu d’une compétition explicite entre les différentes composantes dès lors que dernières ne visaient pas la conquête du monopole étatique. Cette absence de concurrence, c’est notre hypothèse, rendit possible l’émergence de cette pluralité d’ordres politico-institutionnels ainsi que leur relative cohabitation au sein d’un même territoire. Dit autrement, c’est parce que l’État n’a pas été considéré comme le destinataire exclusif de la politique que ces multiples entités ont pu, peu à peu, prendre la forme de petits gouvernements pour soi, de fabriques à institutions plus ou moins pérennes et formalisées où chacun souhaitait se constituer et s’administrer selon ses propres principes et instances.

Le caractère continu du processus de fragmentation, la diversité voire l’hétérogénéité des entités en présence n’interdit cependant pas de les appréhender à partir d’une certains unité problématique. En effet tous sauf Daech se battent de l’intérieur du cadre de référence national, le signifiant syrien ayant été opératoire pour chacun. Pour cette raison, l’antagonisme politico-militaire des principales entités contre Daech généra parfois une unité tactique et politique inédite[7]. Ces entités eurent également en commun l’édification, ou sa tentative, d’institutions civiles et parfois militaires propres sans pour autant viser l’imposition de leur ordre politique aux autres. Ce multiple des ordres politico-institutionnels peut-être analysé comme l’un des effets d’une autre caractéristique en partage : la fin d’une entente sur le caractère politiquement organisateur de l’État. En effet, la multiplicité des entités attesterait de ce que l’État, en tant que projet politique, n’a pas été ordonnateur de la politique puisqu’il n’a constitué, ni l’espace des mobilisations, ni l’assise des subjectivités : il n’a pas été envisagé comme le destinataire exclusif de la politique, sa perspective organisatrice première. Peut-être qu’une autre caractéristique de cette séquence trouve alors ici son origine : l’incapacité à formuler et/ou faire entendre[8], des paradigmes politiques partagés, un lexique commun, un accord sur des énoncés, des principes généralisables et organisateurs, alors même que l’objectif de nombre d’entités était le même : démettre el-Assad, faire tomber le Régime.

Dire que l’État n’a pas été envisagé comme le destinataire exclusif de la politique ne revient pas à soutenir la thèse de la fin de l’État – la pérennité de l’État syrien et de ses alliés géopolitiques (Iran, Russie) tout comme Daech attestent de sa centralité – mais davantage que l’État, dans cette séquence de protestation radicale, ne détenait pas le monopole de la politique : il n’était qu’une destination, qu’une modalité d’organisation et de gouvernement parmi d’autres possibles. Cette hypothèse ouvre à une lecture de la séquence distincte de celle qui opposa l’Opposition – organisée en instances institutionnelles et paraétatiques telle que le Conseil national syrien (CNS)–, à la résistance armée, comme les deux parties en désordre d’un même tout qui aurait dû s’entendre (Lund 2012). En effet, elle permet d’appréhender ces deux pôles comme deux centres de gravité politiques distincts voire autonomes : le premier, organisé sur la scène internationale au sein de ladite Opposition promeut un projet d’État différé, en cas de victoire, à la fin de la guerre et capable d’engager les réformes propres à la création d’un État de droit ; le second, organisé dans la Révolution, rejette toute forme d’intégration partidaire et étatique au profit d’organisations propres parfois apparentées au type communaliste. Ainsi, si la configuration syrienne mérite à nos yeux enquête, ce n’est pas parce que l’État ou les partis en ont été absents[9] mais au titre qu’ils n’ont été que l’un des lieux possibles de la pensée et de la pratique politique : organisations à État et sans État, avec parti ou non, évoluent alors conjointement au sein du territoire syrien. Plus avant, l’entente entre les différents acteurs sur ce que l’État ne devait plus être n’en engageait aucune sur ce que le nouvel État devait être. L’État, comme projet politique, s’est avéré informulable alors même qu’il était le cadre à l’intérieur duquel l’Opposition et la Révolution se constituèrent, de concert, à leurs débuts.

De façon symptomatique, sur le terrain, les membres de partis dissimulent leur appartenance (Backzo et al 2016 : 224). Plus encore, ce qui permet à certains acteurs de qualifier ce qui a lieu de révolution est l’absence de ces partis : « Moi personnellement, je considère que toute personne partisane – en temps de révolution – est un traitre de la révolution » (Sakhi 2020 : 76). L’une des conséquences du parachèvement de la forme parti est que la Révolution ne fut pas le lieu d’une conception politique alternative d’État dont il aurait été la pierre angulaire : « Nous ne cherchions ni le commandement, ni le pouvoir, ni le gouvernement. Nous ne voulions que nous libérer du Régime » dit un chef de bataillon (Sakhi 2020 : 125). Ainsi, la Révolution, si elle fut le lieu d’organisations, de processus, d’inventions, d’instances populaires propres, au cœur desquels les Comités et Conseils locaux, ne se déploya pas selon une logique de pouvoir, de conquête ou d’hégémonisme. À cet égard, elle questionne la catégorie-même de révolution telle qu’admise pour le XXe siècle, non parce qu’elle aurait été une « révolution sans révolutionnaires » (Bayat 2017) mais parce qu’elle fut une révolution où ni le pouvoir, ni les partis, ni l’État, ni la guerre ne constituèrent l’assise doctrinale ou la perspective organisationnelle : le pouvoir n’était plus « la question fondamentale de toute révolution » (Lénine 1917), de même que l’État n’était plus un « besoin » (Lénine 1917a) : l’enchâssement de la figure du parti et de l’État, constitutif, hier, de la catégorie de pouvoir, n’avait plus cours. Ainsi, les soulèvements de 2011, puis la séquence proprement révolutionnaire explicitèrent, pour une partie des acteurs politiques en présence, le parachèvement de la forme parti comme parti-État (Lazarus 2013) dès lors qu’il n’était plus considéré comme instance de médiation, de représentation ou d’inclusion des intérêts du peuple dans l’État.

Cependant, la forme parti demeura opératoire pour certaines entités : malgré la clandestinité ou l’exil, la Syrie disposait en 2011 d’opposants et de partis en nombre (Frères Musulmans, figures de l’éphémère Printemps de Damas au début des années 2000, parti des travailleurs, mouvement socialiste arabe, etc.) (Nahar 2012 ; Lund 2012). Regroupés au sein de l’Opposition, s’ils furent absents de l’insurrection, ils ne le furent pas du paysage politique dès lors que, organisés au sein d’institutions dites représentatives de la Révolution – typiquement, le CNS crée en 2011 –, ils se constituèrent dans un ailleurs de la Révolution au point, on le verra, de s’en autonomiser. De même, certains partis se renforcèrent dans l’espace de la guerre, à l’instar des Kurdes syriens du Parti de l’union démocratique (PYD) dont l’affirmation étatico-partidaire rendit possible leur intégration dans l’État syrien (Bozarslan 2014 ; Benhaim & Quesnay 2016 : 78 ; Tejel 2014 : 52) [10]. Enfin, il y a Daech qui revendique le nom d’État sans recourir à la forme parti. La fin de l’hégémonisme de la forme parti ne signifia donc pas la fin de la modalité partidaire : à l’image de la diversité politique à l’œuvre, le parti ne fut qu’une forme d’organisation parmi d’autres possibles.

Ainsi, la déshérence de la figure de l’État donna lieu à l’émergence d’un pluriel d’entités politiques dont l’une des particularités est qu’elles ne furent pas, Daech excepté, structurellement antagoniques : sans être des amies, elles n’en étaient pas pour autant des ennemies. Ce dernier aspect est lié au précédent en ce que, sans problématique de pouvoir, l’enjeu ne saurait être d’imposer son ordre politique à mesure des nouvelles prises de territoire. Notons que cette configuration diffère de celle des guerres en ex-Yougoslavie (1991-2001) où chaque entité ethnico-politique entendait fonder son propre ordre étatico-territorial au prix d’une guerre engageant une réinterprétation culturelle des frontières (Dimitrijevic 2002).

La question de l’État : une approche anthropologique et politique

La question de l’État est une locution aux contours délibérément peu définis ; ouverte, elle opère en tant qu’énoncé destiné à l’enquête dans la perspective d’une saisie des modalités du rapport à l’État de certaines entités politiques présentes en Syrie : Ont-elles investi et problématisé la figure de l’État ? Cette dernière a-t-elle été au contraire rejetée, latéralisée voire tout simplement absentée ? Des entités se sont-elles opposées entre elles autour de la figure de l’État ? L’anthropologie mise en œuvre ici constitue donc l’État comme l’une des figures possibles de l’organisation politique de sociétés données. Il y est pensé comme un système politique à l’égal d’autres possibles. Ainsi considéré, l’État n’a pas le statut d’« objectivité idéale » (Trom 2018 : 83) ou de lieu processuel (Elias 2003). Envisagé en termes d’institutions dotées de principes et d’un mode de gouvernement spécifique, il peut être appréhendé à l’instar d’autres modalités organisationnelles, d’autres altérités politiques ; l’approche dépasse le clivage opposant sociétés à État et sans État, tout comme celui opposant la société à l’État. Par conséquent, la pauvreté conceptuelle du nom d’État n’est pas ici un obstacle à la connaissance puisqu’il ne s’agit pas tant d’interroger ce dernier, de statuer sur lui, que sur le rapport de certaines entités politiques à la figure de ce dernier.

L’approche s’inscrit dans la continuité de travaux tels ceux d’Edmund Leach sur l’instabilité structurelle des systèmes politiques Kachins en Birmanie (Leach 1972) : lieu de coexistence de plusieurs structures politiques hétérogènes, il montre que les individus peuvent rompre avec un ordre social et politique au profit d’un autre et passer ainsi par exemple d’un système autocratique à un système égalitaire. Leach montre que la totalité sociale n’existe qu’à l’échelon conceptuel, aussi bien pour le chercheur et ses catégories savantes que pour les Kachins et leur mythe qui, s’il est référent, joue le rôle d’une fiction parfois âprement débattue – et non celui d’un ciment inconscient organisant les structures sociales, politiques et communautaires. Les travaux de Leach exemplifient la capacité de l’anthropologie à pouvoir appréhender ensemble le multiple des structurations politiques : sociétés sans État, sociétés contre l’État, sociétés passant d’un État à un autre, ou encore, sociétés disposant de plusieurs États ou systèmes politiques.

Plus avant, l’on peut considérer la mise à distance de l’État moderne comme l’un des gestes constitutifs de l’anthropologie politique, sa spécificité s’affirmant dans l’appréhension d’altérités politiques distinctes de lui. Perpétuant le projet ethnologique faisant de l’altérité culturelle un principe de démarcation entre « Eux et Nous », elle l’actualisa en distinguant les sociétés à État des sociétés sans État (Lenclud 1992 : 10-11). Cette mise à distance, fondatrice de la discipline, congédia l’État moderne comme objet de connaissance. L’État y était « une fiction des philosophes » puisque, en tant qu’entité empirique souveraine dotée d’une volonté surplombant la société, il n’existe pas. Ce qui existe, ce sont des organisations car « il n’y a rien de tel que le pouvoir de l’État ; il y a seul, en réalité, les pouvoirs des individus » agissant dans ces organisations (Radcliffe-Brown 1950 : xiii) [11]. Penser l’État signifiait penser en philosophe car la réflexion y est prescriptive et normative avant d’être descriptive : le philosophe pense la façon dont « les hommes devraient vivre », l’anthropologue, la façon dont ils vivent, ce qui est et non ce qui doit être (Fortes, Evans Pritchard, 1950 : 4). Ce grief fondateur hier, avec Montesquieu, d’une nouvelle « science du politique » en tant que « science empirique » reposant sur l’étude des faits (Althusser 2003 : 32, 25) se trouve être reformulé à nouveaux frais par l’anthropologie politique dès lors que sa constitution se donne pour condition la séparation d’avec la philosophie (Augé 1966 : 40). Cette séparation en permit une autre, plus tardive et tout aussi majeure, entre la politique et l’État. Rompant avec une conception philosophique faisant du politique « le même d’une société à une autre » et de la politique une « “visée” (télos) ayant pour fin la nature de la cité », l’anthropologie chercha à ôter au politique le monopole de sa permanence (Balandier 1995 : 6, 9). Comme l’écrit Miguel Abensour, le propre de l’anthropologie politique sera que l’État n’achève plus la politique (Abensour 2012 : 9) tout en laissant ouvert le champ de la qualification des deux termes (Lenclud 1992 : 31). Pierre Clastres portera peut-être au plus loin cette séparation en problématisant, dans le cas des sociétés primitives, l’antagonisme entre les deux : des sociétés contre l’État et pour la guerre avant d’être sans État, elles se caractérisent par leur refus de se voir imposer un « Un » extérieur, hiérarchisant et totalisant (Clastres 1974, 2005).

Mettre au centre de l’analyse la question de l’État ne signifie pas mettre au centre l’État, l’approche ne relevant pas ici d’une anthropologie de l’État (Abélès 2005) mais d’une anthropologie politique de l’État voire de la pensée de l’État. En effet, Marc Abélès, au terme d’un réexamen du rapport entre anthropologie et philosophie, va faire de l’État, via notamment la catégorie proprement anthropologique de pouvoir[12], l’un de ses objets privilégiés (Abélès 2005 : 139)[13]. Cette opération organisa le retour théorique de certains anthropologues vers l’État moderne (Abélès 2001, 2005, 2010 ; Bellier 1999) et permit une mise au centre de l’objet étatique tout en congédiant la possibilité d’une analyse de la politique. En effet, l’une des caractéristiques de la catégorie de pouvoir, en tant qu’elle est adhérente à l’État et à la politique, est d’abolir la distinction entre les deux. Cette indistinction permit d’identifier la politique à un processus visant l’occupation de l’État (Abélès 2005 : 136). Cette conception, qui renoua avec l’invariance récusée hier par Balandier, ouvrit à un traitement essentiellement formaliste de l’État en se concentrant sur les institutions de l’exercice du pouvoir ou les processus de la représentation – Assemblée nationale, scrutins électoraux divers, parlement européen. Ainsi, là où la séparation de l’anthropologie avec la philosophie rendait possible la séparation d’une pensée de la politique et de l’État, la fusion des deux entraîna la disparition d’une pensée de la politique comme tel[14]. L’approche eut également pour effet d’exotiser l’État (Fassin 2008 : 165) : subordonnée « aux ethnologies du lointain », mobilisant le rituel et le symbolique, elle affirma sa compétence par la mise au jour des « dimensions cachées qui échappent aux autres spécialistes » de la politique moderne (Abélès 2010 : 85 ; Althabe 1992 : 249-250) [15].

Notre approche fait donc fond sur des principes issus de l’anthropologie politique qui se révèlent être pertinents pour appréhender la configuration syrienne marquée par la déshérence de la figure de l’État moderne et l’émergence, à l’échelle d’un territoire, d’une pluralité d’entités politiques dotées de principes organisateurs propres. À même de penser la diversité et la mobilité des configurations politiques, de séparer la politique de l’État, elle dispose d’outils permettant d’enquêter sur des processus et instances en rapport avec l’État sans constituer ce dernier en objet ou en paradigme totalisant l’analyse. Plus encore, la configuration syrienne, considérée à partir de ce multiple des entités politiques, n’est pas sans rappeler la dynamique centripète élaborée par Clastres à l’endroit des sociétés primitives.

Enfin, il importe préciser que l’absence de pérennité des entités examinées ainsi que leur concomitance avec la guerre n’invalident pas l’approche pour au moins deux raisons. La première est que la guerre n’est pas considérée comme une occurrence de destruction de la politique mais comme l’un des lieux possibles de sa formulation, aussi précaire soit-elle (Hass 2019). La seconde est que l’approche ne s’inscrit pas dans une perspective causale ou historiciste en ce que la pensée de ce qui a lieu n’est pas inférée ni à ce qui précède ni à ce qui suit – structure, cause, résultat (Lazarus 1996). La démarche se voulant au présent des situations et de leurs catégorisations, elle ne confie pas la qualification de ce qui a lieu à des opérateurs de sens extérieurs à cette situation. Dès lors, elle ne fait pas sienne les concepts « d’évènement » (Bensa, Fassin 2002 : 9), de « transition » (Dobry 2000), de « révolution » (Dot-Pouillard 2015 : 86) ou encore de « conjonctures fluides » (Dobry 1992). La catégorie de situation, empruntée ici à Jean Bazin, permet de se distancer des approches de type structural dès lors qu’elle ne mobilise aucune des « flèches causales » de la connaissance (Geertz 1999 : 190). La société n’étant ni objectale ni, par conséquent, observable (Bazin 2008 : 409), le réel se distribue au présent, au sein de situations conçues comme autant de configurations distinctes de possibles (Ibid. : 362)[16]. Par conséquent, l’analyse d’une situation procède de cette seule situation et non d’un dispositif de sens existant et préalablement constitué[17] ; ce que les catégories de situation ou, ailleurs, de séquence, autorisent, c’est le déploiement d’une forme de connaissance que l’on dira « en intériorité » et non historiciste (Lazarus 1996 ; Bazin 2008) où le présent est constitué en « objet ethnologique » (Althabe 1992 : 249).

Trois centres de gravité politiques : Opposition, Révolution, Daech

Nous présentons les dynamiques constituantes de trois entités en présence à l’aune d’une problématique en termes, on l’a dit, de centres de gravité politiques. Ces derniers sont essentiellement identifiés à partir de certains de leurs principes organisateurs et de leur rapport à la question de l’État – et non, par exemple, à partir de leur processus endogène de déploiement[18]. La notion de centre de gravité ne cherche pas à fonder un cadre analytique solide mais à offrir une grille d’intelligibilité possible. En effet, le terme ne désigne pas des entités structurées dont le contenu programmatique serait à la fois clair et stabilisé mais des noyaux de cohérence ou d’entente minimale à même de les agréger de façon plus ou moins pérenne et formalisée. Les trois centres examinés ici sont l’Opposition, la Révolution et Daech. Malgré leur importance, nous n’aborderons qu’incidemment d’autres centres, d’autres fabriques à institutions, à l’instar du Jabhat al-Nusra, du Front Islamique Syrien ou encore du Parti de l'union démocratique (PYD) au sein duquel s’organisèrent les Kurdes de Syrie. En effet, les trois centres abordés suffisent à montrer la pluralité à l’œuvre dans le rapport à l’État : l’Opposition souhaita réformer l’État pour l’intégrer, la Révolution le rejeta pour s’établir selon une modalité autonome voire communaliste à l’échelle locale, Daech entendait fonder un État transnational de type nouveau.

L’Opposition

L’Opposition réunit nombre d’opposants et de partis hostiles à Bachar el-Assad. Les partis, on l’a dit, ne sont pas absents de la séquence mais organisés dans un espace autre – la scène internationale – et hors de la Syrie, les lieux où elle se réunit étant Istanbul (2011), au sein du CNS[19], puis Doha (2012), au sein d’une organisation dite plus inclusive des forces révolutionnaires, la Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de Révolution Syrienne (CNFORS). Ainsi, en s’affirmant comme l’instance représentative officielle des intérêts de la Révolution sur la scène internationale, l’Opposition revendique l’un des attributs traditionnels des partis : la représentation. Cependant, cet attribut était disjoint de la prise de décision puisque si l’Opposition représentait la Révolution, elle ne la dirigeait pas : les révolutionnaires tirent leurs ordres d’eux-mêmes, localement – villes, quartiers – à partir de leurs instances propres, les Comités et Conseils locaux (Lund 2012 : 38). De même, mais de façon inversée, si les révolutionnaires disposent de sièges dans ces instances représentatives, ils n’y sont pas décisionnaires et finissent par la quitter en juin 2013. Jamais localisée en Syrie, mais entre Istanbul, Tunis, Doha et le Caire, faisons l’hypothèse que si l’Opposition fut dysfonctionnelle de façon systémique en raison de désaccords internes souvent irréductibles et parfois antérieurs à 2011 (Nahar 2012 ; Lund 2012), elle le fut également du fait de ce hiatus entre représentation et direction.

Constituée en une sorte de parlement dont la mission était de populariser les objectifs de la Révolution à l’échelle internationale pour trouver les fonds nécessaires à son financement – aide aux populations, à l’armée syrienne libre (ASL), aux instances civiles fondées par les révolutionnaires –, l’Opposition va être le lieu d’une internationalisation du conflit via les alliances, coalitions et rivalités entre puissances étrangères, au premier rang desquelles la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite. Ces bailleurs de fonds de la Révolution joueront un rôle politique déterminant puisqu’ils agiront envers la Révolution selon leurs intérêts géopolitiques avec, pour ligne d’horizon, selon les pays : l’Iran pour l’Arabie Saoudite, les Kurdes pour les Turcs. En effet, outre un socle d’entente minimal sur le départ d’el-Assad, les intérêts du Qatar ne sont pas ceux de l’Arabie Saoudite, chacun jouant ici plus ou moins sa propre partition financière et géopolitique. À cet égard, l’Opposition peut être dite représentative des intérêts de la Révolution et des puissances internationales. Cette double attribution ne pouvait que dysfonctionner, les intérêts immédiats de la Révolution – par exemple, payer les soldats de l’ASL– ne saurait converger avec ceux de l’Arabie Saoudite qui ne souhaitait pas l’avènement d’un État laïc en Syrie. Ainsi, aussi bien au niveau intérieur qu’extérieur, l’entente sur la chute d’el-Assad n’en engageait aucune sur le type d’État devant lui succéder.

L’Opposition conserva un autre attribut traditionnel des partis : la prise en charge de la gestion de l’État en élaborant son dessein futur, dans sa phase transitionnelle et constituante, à partir de L’accord du Caire (12/2011). Ni contractuel, ni programmatique, cet accord dessine les contours de l’État post-baasiste – parlementaire, démocratique, civil, pluraliste et délibératif fondé sur la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Ainsi, l’Opposition comme les bailleurs internationaux énoncent leur intérêt pour le devenir étatique de la Syrie tout en le confondant avec le leur, notamment pour ce qui est des enjeux autour de sa dimension laïque. C’est selon ce principe que, par exemple, le Qatar et l’Arabie Saoudite financèrent leurs propres brigades armées islamistes, espérant ainsi porter sur le terrain leur conception du futur syrien[20].

La question de l’État renvoie donc ici à un processus endogène à l’Opposition et distinct du processus révolutionnaire. Cependant, si ces processus – étatiques et révolutionnaires – sont distincts, ils ne sont pas disjoints si l’on considère que les révolutionnaires acquiescent au début à cette modalité de production de l’État : les manifestants du vendredi 7 octobre 2011 scandent « le Conseil national me représente » ou, le 23 septembre, « Opposition unie »[21]. Ainsi, il y avait en Syrie une entente sur le fait que ces processus renvoyaient à des temporalités distinctes : aux révolutionnaires la charge du présent par le combat contre le Régime, à l’opposition celle du devenir institué de l’État syrien et l’organisation des élections.

L’Opposition est également confrontée à la question de l’État lors de la mise en œuvre d’un gouvernement provisoire (2013). Émanant d’elle seule, la mission de ce gouvernement était de représenter les zones sous contrôle des révolutionnaires – sans pour autant qu’aucun de ses ministres n’y réside ou n’en soit issu. Fait surprenant, ce gouvernement de temps de guerre ressembla à s’y méprendre à un gouvernement de temps de paix doté de ministères ad hoc – communications, agriculture, culture, famille. Sa fonction : intervenir sur le terrain pour répartir l’aide internationale auprès des instances révolutionnaires et ainsi réaliser leur unification à l’échelle nationale en vue de les intégrer, à terme, dans l’appareil étatique (Glassman 2014). Cette unification resta toute théorique et l’ensemble des aides allouées aux révolutionnaires ne sera pas dépensée (Backzo et al 2016 : 172).

L’Opposition peut être considérée comme un centre de gravité car elle évolua au rythme de ses enjeux propres, dans une séparation de plus en plus avérée d’avec la Révolution. La question de l’État, en suivant les voies d’une formalisation étatico-institutionnelle, ou les desseins de bailleurs de fonds œuvrant plus ou moins pour leur propre conception du futur État syrien, finit par autonomiser l’Opposition du processus révolutionnaire soit du centre vital et politique de la séquence. Sans capacité politique et organisatrice propre, elle s’avéra incapable de générer de l’unité, que ce soit en son sein ou avec les révolutionnaires. Cette absence d’unité suscita la quasi-paralysie de ses instances.

La Révolution

Le lieu premier de l’organisation révolutionnaire fut dès 2011 les Comités locaux. Distincts de l’Opposition, ils débattent avec elle jusqu’en 2012, que ce soit sous la forme de leur présence dans ses instances, ou lors des grandes manifestations du vendredi qui commentent, valident ou récusent les différentes décisions du CNS via leurs mots d’ordre[22]. La subordination de la Révolution à l’Opposition fut donc d’ordre économique et non pas politique. Ces Comités constituent un centre de gravité sans pour autant représenter une réalité politique homogène, une force unifiée et structurée à l’échelle du pays. Ce qui les caractérise est leur caractère local, fragmenté, discontinu et autonome (Quesnay 2017, Rey 2013 : 121-175, Sakhi 2020 : 42-174) : première réponse populaire à la répression, chaque comité décide de sa propre modalité de mise en place. Enfin si, dans l’espace de la Révolution, on l’a dit, les membres des partis dissimulent leur appartenance, la rupture avec ces derniers est, pour certains, l’un des traits permettant de qualifier le soulèvement de populaire : « Dans la révolution, il n’y a pas de partis politiques. Et les Frères musulmans sont arrivés sur le tard. Ils ne font pas partie du hirak. Et c’est pareil avec an-Nousra et Daech : ils n’étaient pas dans le Hirak. Les organisations sont arrivées bien après. Le Hirak est populaire, il n’est soumis à aucune organisation, et il n’émerge d’aucune organisation. » (Sakhi 2020 : 76)

Malgré cette absence de centralisation, les Comités partagent, à leurs débuts, un agencement en réseaux récurrent : ils créent un bureau dont les pôles ont en charge la documentation de la répression, la communication




via internet ou la presse, l’organisation de l’aide humanitaire et médicale, la stratégie politique, etc. Et si d’aucuns essaient de leur donner un contenu plus programmatique, ce fut a posteriori et sans que leur portée ne soit mesurable (Kamel : 2013). Enfin, la prise d’armes ne signe pas une rupture dans le processus révolutionnaire mais sa continuation dès lors que l’objectif était l’auto-défense - se défendre, défendre sa famille, son quartier, son village – et la chute du Régime. Pour cette raison, certains révolutionnaires récusent le mot guerre pour qualifier les évènements : « Ce n’est pas une guerre, c’est une révolution. […] Après chacun a voulu faire commerce du sang des Syriens mais nous, ce qu’on a fait, c’était une révolution. Il ne faut pas dire guerre » (Sakhi 2020 : 68).

Entre 2011 et 2012, les Comités organisent nombre d’instances civiles locales à même de perpétuer les aspects essentiels de la vie civile dans les zones libérées du pouvoir baasiste. En certains lieux, ils constitueront la base des Conseils locaux qui chercheront à formaliser ces nouvelles instances. Leur mise en place, spontanée, repose sur une capacité populaire véritable, leurs instances se composant souvent de notables locaux, de militants reconnus désignés, comme à Alep-Est, au terme de processus délibératifs populaires (Glassman 2014). Entre mars 2011 et l’automne 2012, ces instances, couvrant parfois des régions entières comme à Alep, Idlib ou Homs, s’efforcent de perpétuer certaines des fonctions dévolues à l’État là où elles ont cessé. Selon les lieux, les moyens, les capacités, les Conseils prennent en charge les services de voirie, les infrastructures hydrauliques et électriques, la prévention des infections ou encore l’agriculture, la réorganisation des services hospitaliers et scolaires (Ibid., Sakhi 2020, Quesnay 2017 ; Backzo et al 2016 ). Le développement des Conseils n’est pas uniforme et seuls certains d’entre eux, comme à Alep ou Idlib, mirent en place un ordre policier et judicaire. Cependant, ces instances ne se pensent pas comme des répliques proto-bureaucratiques, transitoires et substitutives, de l’ordre étatique précédent ; elles ne visent pas à créer de l’État (Sakhi 2020). Ainsi, à Alep, (quatre millions de personnes à l’échelle du Gouvernorat en 2012) (Glassman2014), la police est composée de bénévoles révocables et ses agents ne disposent pas du pouvoir d’arrestation. De même, les juges ne mettaient pas en œuvre de sanctions pénales et les prisons restèrent, pendant un temps, vides (Sakhi 2020 : 142-145). Enfin, l’ASL n’est pas subordonnée aux différents Conseils par crainte, notamment, de leur militarisation : les rapports sont de l’ordre d’une coordination pouvant prendre des formes différentes, l’armée pouvant aussi bien siéger dans leurs instances qu’en être absente. Plus avant, l’ASL dispose du même degré d’autonomie, d’organisation et de coopération que les Conseils : la représentation d’un commandement unifié, situé en Turquie sous l’égide de l’Opposition, est largement fictive : « Il n'y avait aucune organisation en réalité́ qui s'appelait l'Armée libre, il y avait le peuple. L'Armée libre, c'était simplement le nom que l'on se donnait en portant les armes » (Ibid. : 125). Ainsi, en 2012, l’on compte des dizaines de brigades armées de tailles diverses dont la plupart n’excèdent pas 50 combattants. La brigade Khalid bin Walid de la province de Homs, avec ses 3000 combattants, fait figure d’exception (Hollyday : 2012).

La problématique de la mise en œuvre d’un droit propre à ces nouvelles entités est un élément révélateur de l’autonomie des Conseils en ce qu’aucune conception juridique unifiée ne s’imposa, aucun supra-conseil n’homogénéisa leur contenu et leur fonctionnement. Ainsi, lorsque le projet des cours de justice émerge, le type de droit à mettre en œuvre fait débat : jusqu’en 2013, certaines cours, comme à Idlib, continuent d’appliquer le droit civil syrien existant mais dé-baasisé. D’autres, comme celle d’Alep, recourent au Code arabe unifié, rédigé en 1986 par la Ligue arabe et plus largement adossé à la science islamique. Ailleurs, comme à Al Bab, le droit chariatique s’impose par défaut : facilement applicable, très conciliateur, il est accepté comme légitime par la population. Enfin, là où, comme à Alep, cheikhs et avocats laïques sont en désaccord, le droit est le lieu de compromis constants. Pour cette raison, le Conseil judiciaire unifié d’Alep, crée en 2012, organisa le partage des sièges entre religieux et laïques en alternant les présidences (Backzo et al 2013).

À l’image de cette cohabitation juridique occasionnelle, des villes – Alep, Deraa, Idlib, Hama, Der es-Zor – sont également, à partir de 2013, le lieu d’une certaine cohabitation institutionnelle entre les tenants d’une société islamique et ceux d’une société laïque. En effet, aux côtés des Conseils locaux, des groupes islamistes (Jabhat al-Nusra, Front islamique syrien) vont chercher à administrer la vie civile, économique et juridique. Ils créent leurs propres Conseils, les Comités islamiques, qui, outre la prise en charge d’activités humanitaires, scolaires, économiques, policières, religieuses voire épidémiologiques, vont également investir le champ judiciaire. Le Jabhat al-Nusra voudra aller plus loin en souhaitant constituer, après la proclamation d’un califat par Daech en juin 2014, son propre émirat au nord-ouest de la Syrie (Backzo et al 2016 : 235 ; Glassman 2014 : 31).

L’hybridation occasionnelle entre institutions laïques et religieuses, la cohabitation entre différents ordres politiques ou normatifs sont un trait frappant de cette configuration permettant peut-être d’éclairer l’une des raisons de l’impossible unification des différents Conseils. En effet, cette unification aurait nécessité une problématique politique articulant pouvoir et territoire, soit l’existence d’un projet d’État. Or, lutter contre le Régime ne signifiait pas, pour les révolutionnaires, imposer son ordre politique aux autres. En effet, on l’a dit, la prise du pouvoir implique la domination politique du territoire, un projet que, sur le terrain, seuls Daech et l’État syrien poursuivirent. Ainsi, malgré les conflits entre révolutionnaires et groupes islamistes, il n’y avait pas de concurrence pour l’imposition de son ordre politique aux autres ; d’où l’absence d’antagonisme structurant. L’ennemi, c’est d’abord le Régime puis Daech. Cette contradiction distribue les termes principaux de la guerre, ce dont attestèrent les alliances conjoncturelles entre l’ASL et des composantes islamistes contre le Régime de Damas ou Daech (Pierret 2014 :45-51 ; Rey 2015), comme la facilité avec laquelle des combattants pouvaient passer d’une brigade à une autre dès lorsqu’ils avaient des armes et, éventuellement, une solde (Sakhi 2020 ; Huet 2015 : 36-37).

Cette cohabitation entre plusieurs groupes politiques qui, sans être des amis n’en sont pas pour autant des ennemis, est homogène à la problématique des centres de gravité sans polarité concurrentielle pour la prise de l’État. Cette configuration donna lieu à un paysage politique et organisationnel assez inédit si l’on considère que nombre d’entités cherchèrent à se doter d’instances civiles semblables. Mentionnons ici l’administration de la Rojava largement contrôlé par le PYD et leurs Unités de protection du peuple (YPG). Cette dernière peut être considérée comme un centre de gravité puisque sa charte constitutionnelle, le contrat social de la Rojava (2014), fait d’elle une « autorité démocratique et autonome » proscrivant l’exclusivisme ethnique et religieux – le Kurdistan syrien peut être à cet égard qualifié d’ethnocentré dans son commandement et d’universaliste dans son gouvernement. Jouissant d’une certaine délégation de pouvoir octroyée par l’État syrien à partir de 2013[23], la Rojava s’institue dans sa charte en tant que région autonome (divisée en trois cantons) d’un futur État fédéral dans une Syrie qualifiée d’« État démocratique, libre et indépendant ». Ainsi, si le PYD articule bien conquête territoriale et ordre politique, il le fait en demeurant intérieur au cadre national et sans exclusive à l’échelle du pays, les frontières qu’ils se donnent étant celles de la Rojava.

Daech

Enfin, il y a Daech qui articule strictement hégémonisme territorial et politique sans composer avec aucune entité en présence, son but de guerre étant la constitution d’un État et non la lutte contre le Régime avec lequel il négocie – il fournit l’essentiel de l’électricité de la ville de Damas entre 2013 et 2016 (Sakhi 2020 : 130, 153). À la différence des autres centres de gravité, il n’œuvre pas à l’intérieur du cadre national qu’il entend subvertir par la création d’un califat : « Accourez, ô musulmans, pour votre État. […] car la Syrie n’appartient pas aux Syriens, ni l’Irak aux irakiens[24]. » Si Daech est homogène à la configuration d’ensemble c’est que, à l’instar des autres entités, il fait de la guerre l’opportunité constituante de son déploiement, il s’inscrit dans un processus de fabrication d’institutions ordonnées par ses principes, il met en œuvre une rationalité politique présentée ici comme une réponse radicale à la mise en déshérence de la question de l’État – Daech naît précisément de l’effondrement des deux partis-États, les partis Baas irakiens et syriens.

D’aucuns considèrent que Daech fit exception aux autres entités en présence du fait de sa dimension étatique. Les critères de son étaticité sont alors établis en regard de ceux caractérisant l’État moderne – fonctions de police et de justice, monopole de la violence, recherche d’unité étatico-territoriale et déploiement stato-bureaucratique, existence d’une monnaie, prélèvement de l’impôt, paiement des fonctionnaires, identification d’un fonctionnement légal rationnel doublé d’une légitimité charismatique (Luizard 2015 ; Napoleoni 2015 ; Backzo et al 2016 ; Sakhi 2020, 2020a). Si l’étaticité de Daech est selon nous discutable, c’est que cette volonté d’État fut homogène à un certain « décisionnisme subjectif » en ce que la volonté était le « critère immédiat » de l’étaticité (Schmitt 1992 :168) : la décision d’État précéda la possibilité-même de son existence. En effet, à sa création en 2006, l’État islamique se dote d’un ambitieux cabinet ministériel – premier ministre, ministre de la Guerre, de la sécurité publique, des médias, des prisonniers et des martyrs, de l’agriculture et de la pêche, des Comités de la charia – sans qu’il n’exista de secteurs, de territoires ou encore de populations à administrer (Al-Tamimi 2015) : le nom d’État et la décision d’État ne font qu’un. L’État ainsi pensé se trouve être disjoint de toute étaticité au sens où aucun processus constituant ne vient attester son historicité. Un autre aspect qui, selon nous, invalide sa qualification en tant qu’État est qu’il n’a de consistance que par la guerre, et souvent la terreur, une guerre illimitée contre tous ceux qui ne sont pas lui. Un État islamique en paix ne saurait exister : la guerre s’affirme comme son processus constituant et l’opérateur de sa légitimation, qu’il s’agisse de son projet impérial, de sa dimension eschatologique, de la démultiplication des ennemis. Ce lien consubstantiel entre l’État et la guerre est au cœur de son nomos puisque l’ensemble des savoirs, jusqu’aux enseignements scolaires élémentaires, se construisent de l’intérieur du paradigme guerrier (Olidort 2016)[25]. Enfin, en se concevant en exception de l’ordre international, Daech récuse la légitimité issue de la reconnaissance interétatique constituante des États eux-mêmes dès lors qu’elle institue une souveraineté dans des frontières déterminées ; à cet égard, Daech serait un État sans extérieur.

Ainsi, Daech déploya en Syrie[26], à l’instar d’autres entités, son mode propre de gouvernement, ses institutions alternatives, qu’il s’agisse de la police, de la justice, de l’école, des infrastructures. Il émit sa monnaie et fit de la souveraineté l’un de ses enjeux premiers en postulant l’abolition de la frontière Sykes-Picot, geste devant opérer une suture avec l’Empire Ottoman. Il s’inscrit également dans une histoire longue[27] organisant les termes de sa vision du monde selon une cosmogonie religieuse et politique propre. En effet, outre son assise doctrinale, il a une conception territoriale et idéologique de l’espace (Cimino 2017 : 90), le monde étant polarisé entre les territoires où règne la loi de dieu (Daech, le califat) et ceuxqui ne lui sont pas subordonnés dit dar al-kufr[28]. Daech dispose aussi d’une conception propre du temps, calendaire comme subjective, puisqu’il vit à l’heure du calendrier de l’Hégire et fait du présent une actualisation dé-sécularisée du passé. Il dispose également de sa loi, la charia régnant en principe normatif exclusif réglant, selon les territoires, les aspects objectifs comme subjectifs de l’économie humaine, de la justice à la police, des mœurs au régime fiscal ou la gestion du foncier. Ce nomos chariatique abolit nombre de distinctions entre vie publique et privée, vie civile et religieuse ou militaire, le djihad organisant jusqu’à la procréation des femmes dont le statut est d’enfanter des combattants. À la construction normative et axiologique de ce monde s’ajoute enfin certains des attributs typiques de l’État moderne dont nous avons parlé.

En postulant le nom d’État tout en voulant le subsumer à la Parole révélée, Daech peut être appréhendé comme une construction politique subjective puissante fondée sur la proscription de tous les référents de l’ère moderne, le nom d’État tel qu’il le mobilise devant marquer la sécession d’avec l’ordre précédent – nationalisme, baasisme, communisme et panarabisme[29]. Cependant, la revendication du nom d’État ne l’inscrit pas en exception de la configuration syrienne d’ensemble : elle fait de lui l’un des éléments singuliers de la multiplicité à l’œuvre. Qu’il se nomme État et mette en œuvre cette idée-là d’État doit être considéré dans son énigmatique modernité comme dans son intériorité à l’effondrement du modèle historico-politique de l’État alors en vigueur au XXe siècle. En promouvant la figure d’un État littéralement post-westphalienne, Daech questionne avec une acuité particulière la crise actuelle de l’idée même d’État ainsi que la possibilité de son solde de tout compte.

Conclusion

Le panorama politique et organisationnel, nécessairement succinct et partiel, dépeint dans cet article nous enseigne que la guerre peuplicide menée par el-Assad, la déshérence de la figure de l’État ou encore l’absence de paradigmes politiques partagés à l’échelle du pays, n’ont pas donné lieu à un paysage anomique. Loin d’une guerre de tous, la séquence suscita la constitution d’une pluralité de petits gouvernements ou États pour soi prenant la forme de fabriques à institutions plus ou moins pérennes où chacun entendait se constituer et s’administrer selon ses propres principes. Plus encore, que, dans la guerre, l’État ne soit pas le destinataire exclusif de la politique ne généra pas un indéchiffrable chaos mais augura d’une inventivité politique et organisationnelle certaine – ici, les Conseils locaux, là une région autonome, ailleurs un émirat ou un État islamique. Tirer les conclusions analytiques de la fin de l’exceptionnalisme politique et faire, par conséquent, l’hypothèse d’une certaine contemporanéité politique des États, nous invite à considérer ces différentes réponses à la guerre de l’intérieur de la crise généralisée de l’État moderne dont les frontières dépassent largement celle de la Syrie.
[1] Occupy Wall Street (2011), Indignados (2012), Nuit Debout (2016), Gilets-Jaunes (2018)
[2] Parmi les mots d’ordre du Printemps Arabe : en Tunisie, « Le peuple contre la corruption », « Le peuple tunisien est indépendant », « La Tunisie, c’est nous », « Ici, l’arbitre c’est le peuple ». En Égypte, « Avant je regardais la télévision, maintenant c'est la télévision qui me regarde », « Le peuple égyptien a retrouvé sa fierté », « Une révolution de lions et non pas d’affamés », « Le symbole du Régime, c’est la corruption. Les patriotes, c’est nous » , « Le pays, c’est nous », « Nous voulons un État de technocrates ». En Syrie (Burgat & Paoli 2013 : 185-195 ; Backzo et al 2016 : 373-379), « Un, un, un, le peuple syrien est un ! », « Nous continuerons jusqu’à la chute du Régime », « Rue par rue, maison par maison, la Syrie tout entière est peuplée d’hommes libres », « Le peuple syrien s’est révolté contre le voleur et le boucher », « On ne t’aime pas, on ne t’aime pas, barre-toi et ton parti », « Nous voulons une clef pour la liberté, les réformes, de la dignité », « Traditionnaliste ou moderniste, jeune ou vieux, je suis du côté du droit ».
[3] En Tunisie et en Égypte, les manifestants demandent la dissolution des polices politiques et des partis, la liberté de réunion et d’expression, le gel des avoirs des dirigeants, la tenue d’élections ou d’assemblée constituante.
[4] Il est possible de suivre l’évolution de Daech à partir de ses nominations successives : État islamique en Irak de sa création en 2006 à 2012 ; État islamique en Irak et au Levant en 2013 lors de son entrée en Syrie ; État islamique (Daech) en juin 2014 lors de la proclamation du califat.
[5] Quatre-vingt dix Comités locaux rassemblant, à leurs débuts, de cinq et vingt personnes, sont créés entre mai et juin 2011. Ils constitueront l’assise organisationnelles des futures zones libérées (Rey 2013 : 90 ; Sakhi 2020).
[6] Le Jabhat al-Nusra est créé en janvier 2012, le Front islamique syrien en décembre. Quant à Daech, présent en Irak, il fait son entrée en Syrie en mai 2013.
[7] Différentes offensivesvictorieuses conjointes alliant Kurdes, Armée syrienne libre, Jabhat al-Nusra, Front Islamique et brigades diverses eurent lieu contre Daech, notamment en 2013 et 2014 (Pierret 2014 ; Rey 2015).
[8] Les mots d’ordre de l’opposition, inclusifs , affirmaient le caractère pluriel et divers de la nation (cf. note 2).
[9] Toute une littérature atteste de la centralité de la forme parti pour certaines composantes politiques durant la période dite du Printemps arabe : Beaumont & Guignard 2016 ; Beaumont 2019 ; Bozarslan 2014 ; Catusse 2012 ; Geisser & Perez 2016 ; Schäfer 2017.
[10] En 2011, des milliers de Kurdes syriens se mobilisent contre le Régime mais, dès l’été, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) parvient à négocier avec Damas la fin de son interdiction en Syrie en échange de l’élimination du mouvement révolutionnaire dans les zones kurdes. Après une campagne de violences ciblées et d’assassinats, le PKK, via sa branche syrienne, le PYD, et sa branche armée, les Unités de protection du peuple (YPG), prennent le contrôle de ces territoires : le 19 juillet 2012, el-Assad retire partiellement ses troupes du Nord syrien avec pour objectif de les concentrer ailleurs. Le Régime naturalise également par décret 300 000 kurdes (Quesnay, Roussel2013 : 149 ; Backzo et al 2016 : 226 ; Le Monde, 7/04/2011).
[11] L’invitation de Radcliffe-Brown à se défaire de l’État pour investir le niveau individuel des actions diffère peu, au premier abord, de la prescription de Weber lorsqu’il affirme qu’une approche proprement sociologique de l’État doit être conduite à partir de l’activité humaine et non comme s’il s’agissait « d'une réalité durable, d'une structure choséifiée ou d'une structure “personnifiée”, ayant une existence autonome. » Pour la sociologie, dit-il, « il n'y a derrière la notion d'“État” […] que le déroulement d'une activité humaine d'une espèce particulière » (Weber 1992 : 318-320). Si anthropologie et sociologie partagent un même refus « d’emprunter sans raison à aucun ordre transcendant à l’histoire » (Althusser 2003 : 16) dès lors qu’il s’agit de fonder leurs savoirs en tant que sciences empiriques, cette commune séparation d’avec un ordre idéal de l’État suit des voies distinctes : là où l’État va, dans sa forme moderne, s’éclipser pour l’anthropologie, il demeure central pour la sociologie en tant que concept articulé à l’expérience ; à charge pour le sociologue de le sociologiser, c’est-à-dire de le dénaturaliser en l’historicisant à partir des faits sociaux (Bourdieu 1993 : 51). Aux genèses idéales de l’État, la sociologie substituera des genèses historiques à même de restituer les termes, dynamiques et processus de son institution moderne (Ibid. ; Elias 2003). État et société n’étant ici ni séparés ni autonomes, l’enquête sociologique aura pour champ les lieux de leur imbrication. L’État, pour être observable donc descriptible, doit pouvoir se traduire dans l’expérience, qu’elle soit appréhendée en termes d’habitus, de représentations ou encore d’épreuves : « On entend ainsi que l’expérience politique se produit selon un double rapport : des individus à l’État, et de la société à elle-même en passant par l’État. […] son enveloppement [i.e. de l’État] dans les structures de l’expérience des individus socialisés sur le mode moderne » est « l’objet de la sociologie de l’État » (Karsenti, Linhardt 2018 : 10).
[12] Chez Clastres, la catégorie de pouvoir opère comme critère de discrimination entre les sociétés à État et les sociétés contre lui. Le marqueur premier de l’État est l’existence d’un pouvoir coercitif basé sur le rapport commandement-obéissance (Clastres 2005).
[13] Philosophie et anthropologie partageraient « une même démarche régressive pour penser […] ce qui précède l’État » (contrat, société primitive), une même « obsession de l’État » (Abélès 2005 : 9, 84).
[14] En faisant des formes du pouvoir et de ses manifestations rituelles un lieu privilégié de l’enquête, cette anthropologie sera accusée de dépolitiser la discipline : soit qu’elle s’intéresse davantage « aux formes de la politique » qu’à son « contenu », « la matière de l’action » (Fassin 2008 : 173, 165), soit qu’elle s’apparente de plus en plus à une « science politique anthropologisée ou culturalisée » oubliant que « le et la politique sont aussi le fait […] de l’ensemble des catégories sociales et anthropologiques » et non des seuls hommes politiques ou dirigeants (Copans 2003 : 3).
[15] « À l’Assemblée, les députés, à la manière de chefs polynésiens, ont leur mana » (Abélès 2001 : 104).
[16] « Je n’observe jamais que des situations. Une situation est une configuration singulière par définition temporaire, le moment actuel d’une histoire en cours, dont on peut dresser un état » (Bazin 2008 : 429).
[17] La situation est une catégorie permettant de suspendre l’explicitation des actions par la culture, de révoquer les sujets collectifs ou les propriétés mentales supposées d’un peuple pour « expliquer »ce qui a lieu (Bazin 2008).
[18] Cette approche nécessiterait une tout autre problématique, un autre dispositif d’enquête, d’autres corpus.
[19] Le CNS coordonne trente groupes mais ne comprend pas toute l’opposition. Il fut l’objet de critiques sévères à cause notamment de la surreprésentation des Frères musulmans totalisant un tiers des sièges alors même qu’ils furent absents des soulèvements. Les premiers mois du CNS seront marqués par un conflit intense avec le CNCD associant seize groupes (Coordination nationale pour une changement démocratique). Le conflit portera notamment sur le passage ou non à la militarisation – et donc sur la création l’Armée syrienne libre-, le recours, ou non, à une intervention étrangère occidentale (Dot-Pouillard 2013). La rue syrienne tranchera en faveur du CNS, défilant, le vendredi 7 octobre 2011, au son du mot d’ordre : « Le CNS me représente » ou, ailleurs, « Nous soutenons, saluons et bénissons le CNS ». Cet unanimisme envers le CNS n’aura qu’un temps puisque l’une des principales organisations des révolutionnaires (CGRS) quitte la Coalition en juin 2013 (Lund 2012).
[20] Ce processus ne relevait pas tant d’une vaste islamisation de l’insurrection (les convictions religieuses des combattants étaient parfois inexistantes) que d’une réponse à une double nécessité : percevoir un salaire, pouvoir se battre contre le Régime et ce, quel que soit le drapeau (Sakhi 2020).
[21] Cf. note 2.
[22] En 2012, il existe plusieurs centaines de comités répartis au sein de différentes coalitions : The Syrian Revolution General Commission, Union of Syrian Revolution Tansiqayas ou encore Syrian Revolution Coordinators Union (Lund 2012). Les connaissances sur les Comités locaux concernent le plus souvent les lieux où leur organisation fut la plus aboutie tels que Alep et Idlib.
[23] Cf. note 10.
[24] Déclaration d’Abou Bakr al-Baghdadi le 24 juin 2014, veille de la proclamation du califat.
[25] La dimension constituante de la guerre suffit-elle à disqualifier ici le nom d’État ? Ce débat est ouvert au sein même de l’historiographie du nazisme pour ce qui est de l’État allemand (Troper 1994 ; Jouanjan 1995).
[26] Daech connaît des dynamiques de structuration et de ralliement différenciées, son développement et son degré d’intégration ayant été plus bien important en Irak, dont il est originaire, qu’en Syrie, où sa présence relevait parfois davantage de prises de position dans l’espace de la guerre que de territoires soumis à un ordre politique réglé comme à Raqqa ou Deir ez-Zor.
[27] Le projet d’un État islamique a toujours plus ou moins épousé les formes politiques de son temps. Ainsi, en 1928, le fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Bana, entend promouvoir une forme d’autodétermination de la religion à disposer d’elle-mêmeafin de restaurer l’unité dans une super-nation islamique. Dans les années Soixante, Sayyid Qutb durcira cette doctrine en polarisant le monde entre vrais musulmans et idolâtres et promeut à cette fin le djihad intégral : le rétablissement de la souveraineté divine doit procéder d’une guerre menée par une avant-garde de vrais croyants devant libérer les autres du matérialisme occidental. Viendront ensuite Oussama Ben Laden, favorable à un djihad visant les ennemis lointains, Ayman al-Zawahiri favorable à un djihad des ennemis proches, c'est-à-dire les musulmans. Citons enfin Abu Bakr Naji, promoteur d’une re-territorialisation du djihad procédant d’une « administration de la sauvagerie » combinant violence extrême et bonne gestion administrative des régions soumises (Sakhi 2020 ; Mouline 2017).
[28] Le califat devait aller du nord du Kazakhstan au sud de la Tanzanie et de l’ouest du Maghreb à la frontière indonésienne (Cimino 2017).
[29] Dabiq, n°2, 3, 2014.

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