William Gourlay
Aspirations contrariées

Ce texte a précédemment paru en anglais dans New Lines Magazine.

Pendant de longs siècles, les monarques européens ont craint l'avancée des armées turques, qu'ils surnommaient le "Fléau de Dieu", tandis que les sultans ottomans étendaient sans relâche leur domination sur le sud-est de l'Europe. En 1529, Soliman le Magnifique est ainsi aux portes de Vienne. Il ordonne à sa cavalerie de prendre d'assaut les murs. De manière inattendue, celle-ci échoue. "Le tyran qui chuchotait fut contraint de lever le siège", rapporte un chroniqueur, mais il s'agissait d'un répit temporaire. Suleyman se retire mais fait campagne ailleurs, élargissant le territoire ottoman qui finit d'englober la Hongrie, l'Arménie et l'Afrique du Nord.

Après son règne, l'expansion ralentit, mais les Ottomans restèrent une puissance militaire de premier plan, maintenant leurs visées sur l'Europe centrale. C'est ainsi que Vienne, "le rempart de l'Allemagne et [...] de toute la chrétienté", selon l'un de ses habitants, se retrouve à nouveau face aux armées ottomanes en 1683. Cette fois, les forces du Saint Empire romain germanique mettent en déroute les envahisseurs, brisant la réputation d'invincibilité des Ottomans. Deux fois vaincus, les Turcs semblent ne plus jamais vouloir menacer Vienne.

En 1873, les Ottomans reviennent dans la ville, mais dans des circonstances totalement différentes. Ils sont venus à l'invitation de l'empereur François-Joseph, qui accueille l'exposition universelle de Vienne, la dernière en date de la nouvelle tradition de ces grands-messes où les nations présentent leurs cultures et leurs productions industrielles respectives, qui a débuté en 1851 avec la Grande Exposition de Grande-Bretagne.

François-Joseph est d'humeur magnanime. Célébrant ses 25 ans sur le trône des Habsbourg, il voit son royaume, qui s'étend de la côte dalmate à la Bohême, des Alpes italiennes aux Carpates et à la frontière de la Transylvanie, comme un lieu de rencontre entre l'Est et l'Ouest. Les portes de Vienne, autrefois un rempart contre les intrus venus de l'Est, sont désormais ouvertes, l'empereur accordant aux puissances orientales - russe, ottomane et japonaise - plus d'espace d'exposition qu'ils n'en avaient jamais reçu dans une exposition européenne.

Les Ottomans ont saisi l'occasion à bras-le-corps, désireux de faire usage cette plate-forme universelle pour donner l'image d'un empire sûr de lui démentant sa réputation d'"homme malade de l'Europe". La participation ottomane à l'exposition universelle de Vienne répondait à deux objectifs principaux. Le premier était de faire valoir leurs références européennes, le second de démontrer la cohésion de l'identité ottomane, qui rassemblait une diversité de peuples partageant des objectifs et des intérêts communs. Les curiosités et les trésors impériaux qu'ils ont exposés à Vienne ont certainement fait forte impression, mais les cœurs et les esprits conquis ne l'ont pas été pour longtemps : les Européens ont continué à considérer les Ottomans comme des étrangers. Cela n'a pas mis fin aux tentatives turques de rapprochement et d'acceptation au sein de l'Europe. Pourtant, 150 ans plus tard, après d'innombrables trébuchements sur la voie de l'intégration européenne, se pourrait-il que les Turcs aient finalement abandonné leurs aspirations européennes ?

Ce n'était pourtant pas la première fois que les Ottomans participaient à une exposition universelle européenne. Six ans plus tôt, le sultan Abdulaziz lui-même avait assisté à l'exposition universelle de Paris, en tant qu'invité personnel de Napoléon III. L'enthousiasme était tel qu'un journaliste français déclara qu'il y avait désormais deux types de Parisiens : "ceux qui avaient vu le sultan et ceux qui ne l'avaient pas vu". Pourtant, certains ont apparemment été déçus par la façon dont Abdulaziz s'est comporté. Il ne se conformait pas au type de potentat oriental, assistant placidement à des événements officiels à Paris et, à l'exception d'un fez, portant même des vêtements européens. Mark Twain, lui-même en visite en Europe, a aperçu le sultan mais a été plus cinglant dans son évaluation, le qualifiant d'"œil noir... sans charme" et déclarant qu'il avait le comportement d'un boucher.

L'historien turc Ilber Ortayli affirme que le voyage d'Abdulaziz en Europe n'était pas "un voyage pour voyager et apprendre... mais un voyage pour influencer directement le public européen". Il est clair que le sultan a fait forte impression et que l'attitude des Européens à l'égard des Ottomans était en train de changer. Lorsqu'il s'est aventuré à Londres après l'exposition de Paris, le Times s'est ainsi réjoui de l'arrivée sur les côtes britanniques du sultan, un personnage qui, "il y a un peu plus d'un siècle, était la hantise de l'Europe". Cela ne signifie pas nécessairement que les Européens acceptaient désormais les Ottomans sur un pied d'égalité ou qu'ils ont des affinités avec eux. Le Figaro de Paris pouvait ainsi écrire que : "Maintenant que nous n'avons plus peur des Turcs, des Arabes et des Sarrasins [...], nous prenons l'Orient pour un théâtre".

À l'époque, les Ottomans sont engagés dans une série de réformes connues sous le nom de Tanzimat. Ce processus, destiné à consolider l'Empire après une longue période de déclin, comprend des tentatives de modernisation des systèmes juridique, administratif et politique, généralement en s'inspirant des idées et des modèles européens. Le sultan Abdulaziz, qui régnait depuis 1861, était un fervent partisan de ces réformes et a introduit plusieurs innovations dans l'Empire, notamment le code civil, les timbres-poste et les chemins de fer. Seul sultan ottoman à effectuer une tournée diplomatique en Europe occidentale, il passe par Naples, Marseille, Paris, Londres, Vienne et Budapest, ce qui lui permet de se rendre compte en personne des avancées matérielles de l'Occident.

Les dignitaires du palais et les bureaucrates considéraient les événements tels que l'exposition universelle de Vienne comme des occasions de mettre en valeur l'héritage historique et culturel de l'Empire et de présenter une image optimiste de ce dernier, dépeint comme politiquement cohérent et en constante modernisation. Les plans de l'exposition ont été élaborés longtemps à l'avance sous l'œil attentif d'Ibrahim Edhem Pacha, ministre des travaux publics. Son fils Osman Hamdi Bey était commissaire d'exposition à Vienne, entretenant une correspondance régulière avec le ministre des Affaires étrangères à Istanbul, et l'architecte qui avait réalisé le projet emblématique du sultan Abdulaziz, le palais de Ciragan, fut retenu pour concevoir les pavillons ottomans.

Les plans extravagants initiaux ont été quelque peu réduits en raison des pressions financières, mais la présentation ottomane à Vienne, trois fois plus importante que celle de l'Exposition universelle de Paris en 1867, comprenait un café, un "bedesten" (marché couvert), une maison turque et une réplique de la fontaine d'Ahmed III à Istanbul. Le tout était accompagné d'une exposition de bijoux provenant du Trésor impérial du palais de Topkapi à Istanbul, d'expositions ethnographiques et de trois manuscrits abondamment illustrées. Le plus important de ces volumes était le "Usul-i Mimari", un examen de l'architecture ottomane. Une autre monographie, rédigée par le directeur du Musée impérial des antiquités, était un guide d'Istanbul. Le troisième, "Elbise-i Ottomaniyye", contenait des planches photographiques représentant des personnages issus de divers groupes sociaux, ethniques et religieux, portant leurs vêtements habituels.

Alors que les trésors de Topkapi étaient des joyaux destinés à attirer les foules, l'historien Ahmet Ersoy affirme que ces volumes étaient conçus comme des "compléments académiques aux expositions ethnographiques, architecturales et archéologiques de la section ottomane et devaient témoigner des idéaux humanitaires et progressistes du programme de l'exposition ottomane". Le volume consacré à l'architecture mettait l'accent sur des bâtiments emblématiques, détaillant l'histoire de l'architecture ottomane à l'aide de dessins techniques et de planches lithographiques. L'Elbise, dont Ersoy note qu'il a été rédigé dans un format érudit et qu'il a imité les sensibilités artistiques des publications européennes haut de gamme, complétait une exposition soigneusement organisée de costumes provenant de toutes les contrées ottomanes, la faisant passer d'une collection de curiosités à une entreprise documentaire conforme aux conventions de la nouvelle science qu'est l'ethnographie. Dans sa préface à l'Elbise, Hamdi Bey a ainsi écrit qu'elle serait "très bénéfique non seulement pour les artistes, mais surtout pour les économistes et les chercheurs qui travaillent au bien-être de la société".

La conception et la présentation de l'Elbise permettent de comprendre les deux principaux objectifs de la participation ottomane à l'exposition universelle. Le premier était de renforcer les lettres de créance européennes des Ottomans. Dans sa préface à l'Elbise, Hamdi Bey, qui a fait ses études à Paris, souligne que les membres de tous les groupes religieux et nationaux du domaine impérial ont été "européanisés". Le volume est divisé en trois sections - la Turquie en Europe, les îles ottomanes, la Turquie en Asie - et le texte offre une perspective historique mettant en lumière certaines épisodes de l'Antiquité grecque et romaine et en soulignent la continuité avec le présent ottoman. Ainsi, les personnages portant les costumes ottomans, qu'ils soient musulmans d'Istanbul, marchands juifs ou montagnards bulgares, étaient replacés dans un continuum européen.

Parallèlement, les mannequins, les modèles et les plaques photographiques exposés à Vienne visaient à corriger les idées fausses sur l'Empire ottoman qui étaient courantes à l'époque. Les Européens comprenaient généralement l'Empire et ses peuples à travers des écrits et des œuvres d'art orientalistes qui les déformaient et en exagéraient certains traits, véhiculant les clichés d'arriération, d'apathie et de lascivité. Le voyageur anglais Alexander Kinglake, en arrivant en territoire ottoman, a déclaré qu'il avait laissé derrière lui "l'Europe qui roule", tandis que John Reid a écrit que les Turcs étaient préoccupés par le fait de fumer la pipe et qu'ils étaient enclins à l'indolence. Elias Habesci avait auparavant déclaré que les Ottomans étaient en phase terminale de déclin en raison, entre autres, du "despotisme des dirigeants" et de "la superstition et la volupté", tandis que des tableaux tels que "Le bain turc" et "L'odalisque à l'esclave" de Jean Auguste Dominique Ingres témoignaient de la fascination européenne pour le harem, imaginé à tort comme un lieu de sensualité débridée. En organisant les démonstrations ethnographiques à Vienne et en menant par la suite une carrière de peintre, Hamdi Bey a cherché à transmettre une autre vision, consistant en une image complète de la vie ottomane qui rende les peuples ottomans dignes et humains, plutôt que des caricatures exotiques destinées à être jugées et titillées par le public européen.

Le deuxième objectif de l'Elbise et de l'exposition ottomane en général était de présenter l'image d'un Empire cohérent et unifié. L'une des idées-clés des réformes des Tanzimat était l'unité des éléments ethniques ("ittihad-i anasir"), promue par l'idéal d'ottomanisme, qui devait théoriquement lier des groupes ethniques et religieux disparates. Les 74 plaques photographiques de l'Elbise, prises dans la maison d'Edhem Pacha, décrivent la vie ottomane depuis Istanbul, avec "un pied en Europe, l'autre en Asie", jusqu'au désert syrien et aux montagnes de l'Épire. Certaines photographies semblent délibérément mises en scène pour illustrer la diversité ottomane. Par exemple, une image de Thessalonique rassemble des femmes juives, musulmanes et orthodoxes bulgares. Osman Hamdi Bey a écrit que les images rassemblées démontraient l'adéquation des costumes d'un "sakka" (porteur d'eau), d'un "kaikdji" (batelier), d'un "hamal" (porteur), d'un paysan bulgare et d'un chef arabe avec les climats de leurs régions. Malgré cette diversité, il a affirmé que "de vifs sentiments de solidarité" étaient à l'œuvre; le thème dominant, a-t-il affirmé, était celui de "la variété dans l'unité".

Dynastie en déclin, homme malade de l'Europe, les Ottomans tentaient de projeter à Vienne une identité convainquant de leur appartenance à la famille des nations européennes et de forger une unité au sein d'une population diversifiée à l'intérieur du pays. Dans quelle mesure ont-ils réussi à atteindre ces objectifs ? Ils n'ont pas conquis Vienne en tant que telle, mais il ne fait aucun doute que la démonstration ottomane a impressionné les visiteurs. La presse autrichienne rapporte que l'ouverture de l'exposition des objets de valeur du Trésor impérial - jamais vus en dehors du palais de Topkapi - a attiré une foule énorme qui a nécessité l'intervention de la police pour maintenir l'ordre. Un correspondant du Times s'enthousiasme pour "le trésor du sultan" et l'empereur François-Joseph lui-même assiste à l'inauguration, en faisant des commentaires élogieux. Hamdi Bey écrira plus tard que l'empereur s'est particulièrement intéressé aux "belles armes, dont beaucoup ont appartenu à nos illustres souverains".

Les documents publicitaires déclarent que les objets précieux ottomans seront "à peine égalés en valeur" par l'ensemble de ce qui sera exposé à la foire. Néanmoins, la tendance aux clichés orientalistes est difficile à maîtriser. Inévitablement, certains visiteurs ont fait allusion aux "1001 nuits" et aux commerçants indolents du bazar d'Istanbul qui fument le narguilé. En effet, les stéréotypes négatifs sur les Turcs n'ont pas été entièrement dissipés, comme en témoigne la popularité durable du livre pour enfants "Hatschi Bratschis Luftballon", publié plus tard par l'auteur viennois Franz Karl Ginzkey, et qui met en scène un personnage turc enlevant des enfants en Europe et les emmenant en Turquie.

Les thèmes contradictoires de la fascination et de la xénophobie ont longtemps persisté dans l'attitude des Européens à l'égard des Turcs. L'enthousiasme de Vienne pour les bijoux ottomans reproduisait la réaction enthousiaste des foules françaises six ans plus tôt. Mais là où les journalistes français considéraient le royaume ottoman comme un théâtre, les responsables politiques européens voyaient les choses différemment. Lorsque Moscou a pris pied dans la mer Noire dans les années 1770 aux dépens des Ottomans, certains diplomates européens ont craint que les Russes ne marchent sur Istanbul. Cette inquiétude n'était pas le fruit d'une sympathie pour les sultans, mais de la crainte d'une vacance du pouvoir en cas d'effondrement de leur empire. Un Empire ottoman affaibli aurait compromis la stabilité de l'Europe. Les Ottomans conservaient ainsi une importance stratégique en occupant une position charnière à l'intersection des masses continentales européennes, asiatiques et africaines. C'est ainsi qu'est née la "question orientale" : l'énigme de savoir comment maintenir l'équilibre des pouvoirs aux confins de l'Europe dans le contexte du déclin ottoman et alors que les puissances européennes elles-mêmes se disputaient la prééminence globale.

En 1856, lors du traité de Paris faisant suite à la guerre de Crimée, l'Empire ottoman devient officiellement membre du Concert de l'Europe, mais il est douteux que les dirigeants et diplomates des grandes puissances aient jamais accepté les Ottomans en tant qu'Européens. L'historienne Michelle Campos note que certains Européens sont restés déterminés à "repousser le Turc en Asie". Alors que les idéaux nationalistes se répandent parmi les communautés chrétiennes des Balkans, les grandes puissances ont apporté un soutien matériel et moral aux intelligentsias de Serbie, de Roumanie, du Monténégro, de Bulgarie et de Macédoine, alimentant ainsi leurs aspirations à l'indépendance. Abdulaziz a fait faillite en 1875 et a suspendu les paiements sur les obligations ottomanes, laissant de nombreux détenteurs d'obligations européens dans l'embarras et s'aliénant les décideurs politiques français et britanniques. Ces derniers refusent alors de soutenir les Ottomans, qui avaient été des alliés en Crimée, lorsque des soulèvements éclatent en Bulgarie. L'aggravation des crises militaires et économiques conduit à la déposition d'Abdulaziz et à sa mort dans des circonstances mystérieuses en 1876. Malgré l'accueil enthousiaste que lui réserva la foule parisienne en 1867 et l'émerveillement suscité par les éblouissants bijoux ottomans exposés à Vienne, peu d'Européens furent ému de sa disparition.

L'objectif de forger l'unité entre les divers citoyens ottomans, tel que décrit dans l'Elbise, n'a pas non plus été atteint. Dans les années qui ont suivi, les anciennes provinces de la Turquie en Europe, de l'Albanie à la Roumanie, se sont séparées de l'Empire, et celui-ci s'est entièrement effondré en 1922 à la suite d'invasions et d'interventions européennes : Grande-Bretagne, France, Italie, Russie et Grèce nouvellement indépendante. Cinquante ans seulement après l'exposition triomphale de Vienne et les images soigneusement chorégraphiées de musulmans, de juifs et de Bulgares se tenant côte à côte, une République de Turquie indépendante a été créée, mais il n'y aura pas de "diversité dans l'unité", comme le prônait Hamdi Bey. La Turquie moderne s'est ainsi fermement ancrée dans l'idée d'uniformité ethnique.

L'émergence de l'État successeur de l'Empire ottoman n'a pas mis fin aux aspirations européennes de la Turquie. Mustafa Kemal Ataturk, le président fondateur de la Turquie, était déterminé à moderniser et à occidentaliser ses compatriotes turcs. Il introduit l'alphabet latin et le système métrique et bannit le fez, considéré comme un "vêtement grotesque" indigne d'un "homme civilisé". La Turquie de la guerre froide adopte une orientation résolument pro-européenne. En 1952, elle devient membre de l'OTAN. En 1963, elle signe un accord d'association avec la Communauté économique européenne et, en 2005, elle entame des négociations d'adhésion avec l'Union européenne (UE). À cette époque, sous la direction du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, la Turquie a également été saluée pour avoir créé un modèle politique conciliant croissance économique, respect de la religion et élections libres et équitables.

Pourtant, les responsables politiques européens étaient déjà divisés sur l'opportunité d'admettre la Turquie dans l'UE. Le Britannique Tony Blair était favorable à l'adhésion, tandis que l'Allemande Angela Merkel et le Français Nicolas Sarkozy y étaient opposés. Entre-temps, certains Européens continaient de nourrir les préjugés historiques qui font des Turcs des ennemis. Le spectre de Vienne est encore parfois évoqué. Un commissaire européen néerlandais s'est un jour opposé à l'admission de la Turquie au sein de l'Union, estimant qu'elle accélérerait "l'islamisation de l'Europe", ce qui signifierait que "la délivrance de Vienne en 1683 aura été vaine". Des opérateurs peu scrupuleux ressuscitent l'idée de la "menace" turque pour en tirer un avantage politique, comme les militants du Brexit qui ont pris appui sur la possibilité d'une adhésion de la Turquie à l'UE pour augmenter le nombre de voix en faveur du "Leave" (quitter l'UE).

De leur côté, de nombreux Turcs sont frustrés par l'Europe après des décennies de négociations d'adhésion infructueuses. Certains accusent l'Europe d'essayer d'affaiblir la Turquie alors que son économie s'est développée et qu'elle a acquis un poids régional. M. Erdogan a récemment déclaré que la Turquie pourrait "se séparer" de l'UE en réponse à un rapport du Parlement européen critiquant les violations des droits de l'homme et les procédures judiciaires. Après avoir célébré le centenaire de l'État turc moderne en octobre de l'année dernière, il a déclaré que la Turquie aspirait à jouer un rôle de premier plan en Eurasie.

Quelque 150 ans après l'exposition universelle de François-Joseph, les objectifs de l'exposition ottomane demeurent non atteints. L'idée de forger une identité multiethnique a été abandonnée depuis longtemps, mais l'inclinaison des Turcs vers l'ouest s'est avérée plus durable, l'aspiration étant l'intégration plutôt que la conquête de l'Europe. Pourtant, malgré les ouvertures turques et quelques épisodes d'engagement constructif, des obstacles sous-jacents empêchent l'achèvement de la relation. Comme à l'époque ottomane, la Turquie peut être reconnue comme stratégiquement importante pour l'Europe, mais l'acceptation pleine et entière de l'appartenance de la Turquie à l'Europe ne s'est pas produite. Les Européens la considèrent comme un pays périphérique, qui ne fait pas partie de l'Europe elle-même, et les récents développements politiques ont poussé les Turcs à chercher ailleurs des partenariats stratégiques, économiques et culturels. La menace d'Erdogan de se séparer de l'Europe contient des éléments de scénarisation politique, mais elle exploite sur les espoirs déçus et les frustrations croissantes de ses électeurs. Reste à savoir si cela signifie qu'ils renonceront totalement à leurs aspirations européennes.
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